L’impact de l’intelligence artificielle sur le notariat est difficile à cerner. Sans doute du fait que la notion même d’intelligence artificielle n’est pas facile à saisir. Et ce, non pas tant du chef de l’adjectif “artificielle” qui s’oppose à “naturelle” mais à raison de la délicate définition de l’intelligence… En bref, l’intelligence artificielle est-elle bien une intelligence ?

J’ai une indéfectible foi en l’humain ; par rapport aux animaux et aux machines bien sûr, mais surtout parce que l’humain – lui – s’en sortira toujours ! Notre humanité se trouve toutefois face à des machines capables d’organiser des données en vue d’en tirer un résultat cognitif plus rapidement que ne peut le faire le cerveau humain.

Nos amis américains ont tout de suite baptisé cela “intelligence artificielle” mais dans notre vieux monde pascalo-cartésien, le doute et la méthode commandent une question : y a-t-il intelligence par le seul fait qu’un ordinateur donne un résultat à une série de données qu’on lui fait traiter par un logiciel ?

Cette simple question de la définition de l’intelligence n’est pas facile. Si justement, on demande à un ordinateur de définir ce qu’est l’intelligence, à chaque fois qu’on lui posera la question, il répondra la même chose. Faites l’expérience ! J’ai demandé au Siri de mon iphone : qu’est-ce que l’intelligence ? Il m’a répondu “l’intelligence est l’ensemble des processus retrouvés dans les systèmes, plus ou moins complexes… et patati et patata”.

Posez la même question à votre Siri et à 10 autres, vous aurez la même réponse. Posez par contre la même question aux 10 personnes que vous rencontrerez aujourd’hui, aurez-vous 10 fois la même réponse ? Non bien sûr ! Et cette diversité va produire des émotions en nous : certaines réponses vont nous paraître idiotes, d’autres moins, et peut-être certaines vont stimuler un bien-être en nous, on va les comparer voire même les trouver… intelligentes !

Une intelligence peu commune
Nous tenons une piste : l’intelligence ne serait pas un objet en soi mais plutôt un cheminement qui s’éprouve dans la comparaison de réalités diverses, dans la pesée des à-propos. La pensée unique, l’ordre établi, le dictat, eux, ne sont jamais passés pour être intelligents. Car ce qui compte n’est pas tant le résultat de la pensée que la formation de la pensée, les relations qu’on établit entre des éléments divers pour les ordonner dans une logique.

Or chez nos amis ordinateurs, justement, le processus de mise en lien entre des données, l’algorithme, est caché, figé, stérile. Même si, dans la version forte de l’intelligence artificielle, l’ordinateur arrive à auto-adapter son traitement des données en fonction de la qualité du résultat, il lui manque la dynamique, la démonstration, la dialectique. Or quand on entend une personne discourir alors que lui manqueraient la dynamique, la démonstration et la dialectique, on en dit quoi ? Qu’elle est intelligente ? Non, on dit qu’elle est bien bête. Alors permettez-moi d’appeler le travail cognitif des ordinateurs : la bêtise artificielle.

La bêtise au service du notariat
L’intelligence artificielle étant pour moi une bêtise artificielle faute pour l’ordinateur de montrer le cheminement de sa faculté de connaître, il demeure la question de l’impact d’une telle bêtise si on l’applique au notariat. Vous me direz que la question n’a rien de novateur tant le notariat est habitué à pratiquer la bêtise ; cette bêtise où on élude le raisonnement pour s’attacher seulement au résultat (je n’en veux pour preuve que le cas de la plume unique…) ; cette bêtise que nombre d’entre nous pouvons expérimenter : chaque participation à une instance, de la plus petite à la plus grosse, nous donne un sentiment d’enrichissement intellectuel, de développement relationnel, d’expérience épanouissante, parce que l’on participe au processus d’élaboration des décisions ; par contre, vues de l’extérieur, les décisions des chambres, des conseils régionaux et du CSN sont empruntes de la plus grande bêtise car on est maintenu dans l’ignorance de la réflexion. C’est, à l’inverse, l’intérêt du débat public, le charme de la démocratie, que de faire progresser ensemble les membres du groupe vers la règle commune ; et c’est toute la bêtise martiale des instructions pondues par nos instances tenant au fait qu’on ignore tout de leurs motivations.

Mais le notariat croise aussi la bêtise dans son cœur de métier ! Personne ne me contredira sur le fait que le radon, le casier judiciaire, la copie des modificatifs, le DPU dans les hameaux, la rétractation et moult consorts sont des bêtises au regard de nos missions. La valeur de nos collaborateurs ou de notre temps serait mieux employée si ces montagnes de bêtise pouvaient être traitées non pas humainement mais par des machines, artificiellement ; entre imbéciles, règlementations et algorithmes feraient bien la paire !

C’est le plus intelligent qui cède
Ainsi, on voit 2 places pour la bêtise artificielle dans le notariat. Celle de permettre à nos instances de se différencier des machines, en adoptant un fonctionnement démocratique1 ; sauf les grosses économies à faire en remplaçant les instances par des logiciels de bêtise artificielle… Celle aussi d’utiliser l’intelligence de la profession à d’autres tâches que la collecte idiote de pièces imbéciles qui donne à nos intelligents clients et à nos lumineux dirigeants gouvernementaux l’impression que le notariat n’est qu’une connerie. Laissons les tâches ingrates s’accomplir au moyen de plateformes telles que Dooxy ou Autorédacte ; cela nous laissera du temps pour lire les bêtises de Notariat 2ooo !

 1 Il n’est jamais trop tard pour appliquer les propositions de l’AL de 2016 impulsées par Xavier Ricard !

     
Étienne Dubuisson, Notaire à Brantôme (24)