Aaaah la modernitude notariale ! Ce concept tant tellement si beau (Ben quoi, Marc Lavoine le dit, non ?!) qui conduit à prétendre que signer un acte authentique sur une tablette serait le nec plus ultra de l’avancée technologique, et qu’un notaire qui signerait encore des actes papier serait un ringard arriéré, qui ne comprend pas qu’il faut vivre avec son temps…Tellement si beau qu’on y croirait tous, si on n’assistait régulièrement au désastre !

Tout à son outil le “technotaire” se concentre sur la molette de la souris, sur le clavier, et oublie tout son environnement…Il ne voit même pas le regard goguenard de ceux qui savent, les yeux fermés de ceux qui dorment presque, l’expression perdue de ceux qui ne voient pas l’écran (z’ont pris les lunettes de près, ils pensaient signer des papiers) et qui ne comprennent pas la litanie monocorde qui sort d’un masque, caché derrière une visière, elle-même à l’abri d’un plexiglas avec passe copie, à une distance de plus d’un mètre (maître), dans une salle triste aux vagues relents de javel et d’alcool, Covid oblige.

Mmmmouhmoumouhou, mouhoumameuh amouheumammommimomah !” Mais que dit-il ????

Vite, un œil vers l’écran pour comprendre…Trop tard il a scrollé !

Oh ! Un message d’erreur, vite escamoté, mais que disait-il ? Peu importe t’façon on n’y comprend goutte…”On est des juristes, pas des informaticiens, hein, que diable !

Et je ne vous parle pas de celui qui n’est pas là “physiquement”…Du fond du bureau de son notaire (et avec icelui bien entendu !) il assiste au désastre de loin, bénéficiant en plus des échos parasites, des conversations “discrètes” que le micro capte mieux que la lecture de l’acte…Enfin, quand je dis assiste…Essaie d’assister serait le mot le mieux choisi, car les caractères qui s’affichent à distance ressemblent plus au code de Matrix qu’à une œuvre littéraire et lisible d’autant que l’opérateur, lui, pense que tout s’affiche aussi clairement que sur son propre écran, et qu’il bondit du texte aux annexes, des annexes au texte, plus haut, plus bas, faisant de son curseur un farfadet dansant…
Et puis, “lecture faite” (mais est-elle comprise ?!) l’opérateur s’absente, car il doit corriger un petit quelque chose, et son (ses) clients restent seuls devant la caméra…
Il en faut, alors, de la “confraternité” au notaire distant pour ne pas se mêler de la conversation…Le Maître est parti, les langues se délient…”Vous avez compris, vous ? Moi rien, il marmonne dans son masque et on n’a pas le temps de lire ce qu’il fait défiler sur l’écran !
– “ben ici c’est pire, le texte est à peine lisible, le temps que ça charge !
On tente bien alors de glisser un : “Mais vous avez eu le projet d’acte, on ne fait que survoler des choses qui vous sont déjà connues !“, avant de se rendre compte qu’on aurait dû s’abstenir…Le robinet de la parole étant ouvert ne se refermera plus…
Ben, si vous croyez qu’on a le temps de s’enfiler 30 pages de charabia et tous ces machins qui vont avec, c’est pas lisible vos trucs, et je vous dis pas sur téléphone !
– “oui et pis on va pas passer toute la cartouche de la jet-d’encre pour le plaisir de lire ! Déjà qu’on nous envoie tout par mail…Moi les pièces jointes ça marche jamais, pas le bon format, impossible d’ouvrir
ben moi c’est pire, j’l’ai même pas eu !
ben si, forcément, t’étais dans la liste de destinataires, je t’ai vu !
C’est possible, mais j’ai pas accès à mes mails, mon ordi démarre plus !
On essaie de faire semblant de rien (électroniquement, merci Franquin !) d’être invisible pour ne pas être pris à témoin, réfléchissant à quelques arguments de préservation et sauvegarde de la dignité notariale, tout en priant pour n’avoir pas à s’en servir…
Le temps passe et la situation empire :
Mais il en met du temps à revenir! C’est qu’on n’a pas la journée, nous…Y’avait juste trois mots à changer ça va pas lui prendre des plombes, faut peut-être que je lui propose de l’aide ?!
ouais, c’est sûr, pas rapide…
Quand elle ne dérape pas :
– “Eh Maître (mince, ils m’ont repéré !), dans le notariat c’est comme dans la gendarmerie ? On tape avec deux doigts ?! Hin-hin-hin ! “(rire crispé)
Ouille touché…
Vite, trouver quoi répondre sans aggraver le cas du notariat…”Euuuuh…” (Bruit de porte) Ouf, sauvé par le gong !
ça va ? Je n’ai pas été trop long ?” lance le rédacteur de retour,
Et tout le monde en chœur de répondre “mais noooooooooooooon !” en souriant sous masque.
Bon allez, on signe…
Quelques minutes plus tard, salutations polies et remerciements supposés souriants derrière le masque sous la visière au-delà du plexi, on coupe la liaison.

Soupir du client présent “à distance”…”Pfouuuu eh ben c’est pas terrible les rendez-vous comme ça, la prochaine fois, je crois qu’on va y aller, hein Maître !

Grand moment de solitude…

Ben voyons, six heures de route pour une vente de garage, plutôt deux fois qu’une qu’on va y aller ! Je m’en réjouis d’avance…

En tout cas, j’ai bien compris maintenant pourquoi le CSN tenait absolument à obliger tous les notaires à utiliser une version spéciale de Lifesize délivrée par l’ADSN et dont le codec (qui plait aux cocottes !) est spécialement créé “pour” nous, avec neutralisation des fonctions d’enregistrement…
Le client étant reparti, je saisis prestement “windows+G” sur mon clavier pour faire réapparaître le menu d’enregistrement de Windows 10, stoppe la capture en cours et enregistre la session…

Rassurez-vous, je plaisante ! Je n’enregistre pas, moi, je suis un notaire, je sais à quel point nous sommes vulnérables et je comprends fort bien qu’il ne faille en aucune manière conserver ces données (qui seraient de surcroît capturées sans autorisation) mais croyez-vous sérieusement que vos clients, lorsqu’ils signeront depuis chez eux auront les mêmes égards ?

L’acte authentique “gravé dans le marbre” du disque dur d’un système faillible, par des outils approximatifs fondés sur une croyance aveugle en nos “chères” (à tous points de vue) Instances est quand même de nature à générer un frisson d’angoisse, quand on y pense…

Mais les notaires pensent-ils encore ?!