Qu’y a-t-il de pire que de se sentir en sécurité ? Rien, sans doute ! Lorsqu’on se croit à l’abri, la vigilance se relâche, et des erreurs sont commises. Nous en vivons quotidiennement les conséquences, puisque, faute d’une véritable conscience du risque, le notariat entier a laissé les choses dériver avant de s’apercevoir (du reste s’en aperçoit-il ?) que le courant s’accélérait en direction de ce qui pourrait bien être un Niagara économique et social vertigineux…

 

Et comme on ne change pas une équipe qui perd (elle nous dit avec tant de talent et tant de moyens qu’elle sait ce qu’elle fait, espérons qu’elle le sait réellement…), les mêmes causes se reproduisent. Et, avec elles, leurs effets.

Le projet INFONIE

Au risque de passer pour un ancien combattant sénile qui ressasse inlassablement ses souvenirs de jeunesse, permettez-moi de vous conter le passé, pas si lointain, dans lequel le Conseil Supérieur n’avait pas encore perçu l’utilité de ce que l’on appelait les « autoroutes de l’information ». Des pionniers, un peu bricoleurs, un peu enthousiastes, s’évertuaient à faire percevoir aux notaires les bienfaits de ces outils nouveaux. Les bienfaits, mais aussi les risques ! C’est ainsi qu’un notaire (assagi parait-il) proposait, à l’occasion d’un Congrès du Syndicat National des Notaires dont le thème central était « Le rôle social et humain du notaire dans le futur », la création d’un « INTRANET ». Il lançait l’idée d’une participation active des notaires sur les nouveaux réseaux et plus particulièrement sur un réseau en cours de création que certains d’entre vous ont peut-être utilisé : INFONIE. Le projet « notaires en ligne » sur INFONIE, c’était une approche ludique et sécurisante des nouvelles technologies pour les notaires, qui, à l’époque étaient encore – faut-il le rappeler – à peine remis de leurs expériences MINITEL (pour ceux qui ont des archives, VIP 1984, « Ne cherchez plus, tout est là »). C’était aussi le conseil gratuit et permanent en ligne au profit des utilisateurs d’un réseau essentiellement destiné aux jeunes « gamers » et aux « modernes », un pied-de-nez à ceux qui voyaient déjà dans le notariat un vestige poussiéreux. Vous n’en avez pas entendu parler ? Vous n’en avez aucun souvenir ? Normal, c’est le sort tragique des véritables projets « faizeux », on les ignore et on les enterre ou on les récupère et on les neutralise. Qu’importe ! Les « bricoleurs », plus avancés que la moyenne des notaires sur ces sujets, s’étaient immédiatement préoccupés de la sécurité. On échangeait alors (ceci s’étendant sur plusieurs années) des soirées entières en mode caractère sur l’ « internet relay chat » et les « bulletin board systems » sur la question de la « Crypto ». Là encore, pouvez-vous imaginer qu’il était INTERDIT d’utiliser des outils de cryptage des données, ces produits étant réservés à l’usage des militaires ? Oh bien sûr, des « libertaires »commençaient à s’en préoccuper, « Pretty Good Privacy », un logiciel libre de sécurité, provoquait le déversement de litres de salive de geek et la consommation nocturne de milliards de photons cathodiques… On parlait alors de clés asymétriques, de signature électronique des mails pour en garantir l’intégrité, de la prudence nécessaire, plus encore pour nous, Officiers Publics… Et chacun avait sa boite mail, chez « freesurf », « inforoutes », « aol », « compuserve » ou « caramail ».

Et puis… vint REAL

Est-ce parce que le CSN avait été devancé par le SNN, qui avait obtenu du S.C.S.S.I (Service Central de Sécurité des Systèmes Informatiques, relevant du ministère de la défense) une autorisation de cryptage (à un niveau bien supérieur à celui de la clef R.E.A.L actuelle), sous conditions (ces conditions qui avaient conduit le Syndicat à demander l’aide du CSN, dont les moyens financiers étaient plus aptes à assurer que ceux d’un organisme volontaire, la réponse n’étant jamais venue) ? Est-ce parce que la Chambre de Paris avait commencé le développement de son propre intranet (dont je me demanderai éternellement pourquoi on n’a pas choisi de l’étendre à la France entière ?). En tout cas, alors que les camions et comédiens de l’opération CD-Rom (les porte-bouquets et supports de tasse hors de prix subventionnés, pour ceux qui s’en souviennent), sillonnaient la France pour « faire figure d’interlocuteurs modernes auprès de la Chancellerie et des notariats étrangers« , le très haut conseil a reconsidéré sa propagande technophile en annonçant que le CD-Rom « préfigurait » l’internet, et qu’un réseau « sécurisé » était sur le point de naître. L’intranet naquit, fut baptisé R.E.AL, et on commença à nous y parquer : plan de nommage, obligations inventées de toutes pièces pour justifier des surcoûts faramineux, désignation de « Kapos » délégués choisis parmi ceux qui n’avaient aucune idée préconçue et pouvaient donc défendre l’indéfendable sans crainte du ridicule, et bien sûr, approbation et soutien indéfectible de la « bête à bois » qui, depuis des années, se sert de nous en faisant semblant de nous servir.

Et nous voilà, 20 ans plus tard !

Nous sommes dans une prison dorée (enfin, elle devrait l’être, vu le prix que vous payez, confrères !) qui n’a d’intranet que la structure et pas réellement l’utilité (nous ne sommes pas « entre-nous », nous sommes « chez eux »). Mais, quand vous êtes enfermés dans la citadelle, sous la protection du seigneur des lieux, vous êtes à la merci des failles ! Il suffit qu’un garde aviné, un citoyen imprudent, ou un traitre infiltré compromette la sécurité des lieux… et c’en est fini de la tranquillité béate des protégés. Aux dernières nouvelles, et de source directe plus qu’autorisée, il semblerait que nous ne soyons pas dans une citadelle, mais dans un train…Unité de lieux similaire, mais en mouvement ce qui complique encore la réflexion. Le chef de train est convaincu de la fiabilité de sa motrice, de la solidarité des wagons, il « fonce à toute vitesse vers un avenir radieux, aux commandes d’une machine ultramoderne avec 9 900 personnes à bord » et à l’horizon, il voit (?) des silhouettes qui s’agitent désespérément brandissant une pancarte… Mais il est encore loin, il ne distingue pas clairement, il devine tout au plus…

La première lettre, voyons, est-ce « N » comme Notaires ? Des encouragements, peut-être, comme ils sont gentils !

Non, regarde mieux… Zut : c’est « F » comme Fin de voie, Freine, Fais attention, Fausse impression… Et les courtisans, à ses côtés, disent, ce n’est pas possible, ne les écoutez pas !

Et je suis sûr, puisqu’il est notaire, qu’au fond de lui, il pense : c’est possible… Mais est-il encore capable d’entendre ce qu’il pense ? Ne croit-il pas qu’il a rassemblé tous les affirmations « crânes d’œuf » dans un même « pas niais » ? Et pourtant, les premiers problèmes surgissent :

Malgré nos différentes alertes à ce sujet, trois utilisateurs de la messagerie @notaires.fr ont communiqué leur adresse de messagerie, leur login et leur mot de passe aux cybercriminels. Ces derniers ont alors pu se connecter aux messageries concernées et envoyer des milliers d’emails de type spam à  tous leurs contacts.

A cause de cela, la messagerie @notaires.fr est identifiée comme étant source de spam par Microsoft et toutes les adresses @notaires.fr sont bloquées vis-à-vis des messageries Microsoft® (hotmail.com, live.com, outlook.com). Plus précisément, tous vos contacts disposant d’une messagerie Microsoft® ne reçoivent plus aucun message de vous et de vos confrères depuis hier.  

Restons « groupiert » ! Pas question de divaguer, bien sages dans l’enclos…Il faut aller plus loin, plus vite… Et c’est là qu’on mesure l’intérêt de la culture classique : “La hâte engendre en tout l’erreur, et de l’erreur sort bien souvent le désastre” (Hérodote). On ne le dira jamais assez, pour avancer vraiment dans le notariat, il ne suffit pas de prendre de l’ELAN, encore faut il savoir prendre du recul, à défaut de pouvoir prendre de la hauteur.

Exif_JPEG_PICTUREDidier Mathy