Tuer le père ? Dans le notariat ? Allons, restons sérieux…Pourtant, c’est la magie des Congrès du notariat que de poser des questions existentielles et de dégager l’horizon. Or donc, surprise et même stupeur : en page 702 du rapport du 113e Congrès national (septembre 2017, Lille), je découvre la défiance de Socrate à l’égard de l’écrit…

Socrate contre l’écrit !?! “LE” penseur hellénique, le plus grand de ces Grecs qui ont tout inventé sauf le Droit Romain, dénigrerait ce qui fait le fondement de la régulation des sociétés démocratiques, l’Écrit ? Et le notariat se trouverait du côté obscur, du côté de l’écrit et donc contre Socrate ? Le cas est grave. Lors de la table ronde qui se tint dans le cadre du 113e Congrès, Raphaël Enthoven, l’enthousiaste philosophe, cita le Phèdre de Platon où l’histoire de Teuth met en scène l’opinion de Socrate : l’écrit nuit aux facultés de l’esprit en rendant l’humain fainéant dans l’effort de mémoriser et nuit aussi aux vertus du dialogue en privant le discours de la faculté de se défendre lorsqu’il est couché par écrit. Voilà pour la position socratique : l’écrit, c’est se coucher ; le verbal, c’est être debout ! Mais Enthoven de rappeler aussi que le propre de l’humain, ce n’est pas comme chez l’animal d’intérioriser en son corps une spécialisation pour s’adapter à l’évolution, c’est au contraire d’extérioriser, dans des outils conçus par lui, les moyens de s’adapter pour se développer. Tout espoir n’est donc pas perdu, tant qu’on cherche. Alors, sautons du coq à l’âne : munis des réflexions de Socrate et d’Enthoven, examinons un notaire.

Examen du notaire

Le propre du notaire, c’est de produire des actes écrits. Soit. Mais comment, au quotidien, faisons-nous pour recueillir les consentements, pour s’assurer de la compréhension et de l’adhésion des parties à l’écrit qu’on propose ? En laissant les clients le lire ? Quelle horreur ! Il n’est pas pire dégoût que celui que nous inspire le client qui réclame de lire l’acte. Mais alors comment faisons-nous ? Lisons-nous l’acte « texto » par une lecture servile des phrases écrites ? Là aussi, c’est inimaginable : ce serait le comble de l’abject notarial, voire anti-déontologique, le client ne comprenant rien à la langue juridique écrite ni, partant, à l’acte lu mot à mot. Non, ce que nous faisons – et c’est fort bien ainsi – c’est d’expliquer oralement l’acte qui se présente de manière écrite. Nous l’explicitons oralement. Nous sollicitons des clients leurs questions éventuelles, des questions orales bien entendu : nous dialoguons, d’une façon qui aurait plu à Socrate. Et nous quêtons la validation de l’acte par ces mêmes clients au moyen de leur approbation qui, sauf aphasie ou aphonie, emprunte la forme verbale d’un consentement oral. Alors, seulement, nous procédons à la formalité des signatures, ultime scribouillage à l’encre ou avec une ardoise magique : une goutte d’écrit dans un océan de paroles.

L’escale du MJN à Édimbourg en 2017

Permettons-nous un détour par Édimbourg au Congrès 2017 du MJN : objectif zéro papier. Et posons la question qui a servi de trames aux travaux : pourquoi couper le cordon ombilical du papier est-il si difficile aux notaires ? Ce n’est sans doute pas qu’une question de support. C’est une question plus organique car qui entend écrit entend papier. À cela, les inconditionnels du numérique répondent non : « on peut faire de l’écrit sans papier, c’est justement le propre de l’acte électronique : c’est un écrit numérique ». La belle affaire. C’est comme si pour rassurer quelqu’un qui a peur de prendre l’avion, on lui disait que l’avion ce n’est qu’une voiture, une voiture qui vole… Ben voyons ! Bas les masques, il faut appeler un chat un chat : le support numérique n’a rien à voir avec le support papier et ce n’est pas en nous faisant croire que c’est toujours de l’écrit (quoi qu’en dise même le Code civil !) qu’on sera rassuré par l’électro-numérique. Le numérique, ce n’est pas plus de l’écrit que… que… ? que… de L’ORAL ! L’oral !? Voici qui commande un  retour brutal d’Édimbourg à Socrate.

Le poids des tablettes, le choc du notaire

Bon sang, mais c’est bien sûr !!! La puissance numérique rend la conservation de l’oral aussi facile que la conservation de l’écrit. Remarquons une chose : l’Histoire du monde s’organise en 2 révolutions : la civilisation est d’abord passée de la tradition orale à la transmission écrite ; et nous vivons la 2ème révolution, celle qui touche la civilisation écrite qui passe de l’échange papier à l’interaction numérique. Lors de la 1ère révolution – celle du passage des paroles (qui s’envolent) à l’écriture (qui reste) – l’écrit s’est imposé comme LA technique de conservation du langage oral. Or chaque nouvelle technologie de formalisation des échanges humains doit nous interpeller sur sa capacité à rendre compte de la communication humaine, en commençant par la communication que je qualifierai de primaire car c’est celle qui est naturelle à l’humain : la parole ! Socrate évalua la technique de la 1ère révolution que fut l’écrit : il en dénonça la régression. Et de fait nous nous plaignons souvent de ne pouvoir trouver dans l’écrit les moyens que nous offre le verbal pour exprimer les subtilités du discours. Combien de fois dans notre quotidien notarial devons-nous corriger par téléphone les désastres d’un écrit mal interprété par un client ? Socrate n’avait pas tort… nous nous devons donc d’être le Socrate du numérique.

De congrès en progrès

Le numérique n’est pas plus naturel à l’Homme que l’écrit des Scribes et de Gutenberg. Il semble même nous en éloigner encore un peu plus. C’est la parole qui est le mode d’expression naturel à l’Homme. Or cette parole qui a perdu en pertinence à exprimer la pensée et les émotions sous le joug de l’écrit, le notariat lui fait encore subir un outrage en convertissant l’écrit en numérique : cette 2ème tranche de formalisation fait perdre à l’expression humaine encore un peu plus de richesses. Ne nous plaignons-nous pas quotidiennement que le carcan de nos logiciels de rédaction et de télé-publication appauvrit le champ des conventions que nous voudrions exprimer à la demande des clients ? Pourtant la toute-puissance du numérique ne devrait-elle pas nous mener au contraire à un progrès ? Utilisons-nous donc le numérique à bon escient ? En principe, aucune mission ne devrait faire peur au numérique. D’où la question centrale : le numérique n’aurait-il pas un rôle à jouer pour réguler plus adéquatement l’expression des Hommes ? Pour tenter de répondre à la question, testons l’outil pour voir s’il est adéquate à formaliser l’expression humaine dans sa forme primaire, savoir l’oral. Que gagnerait-on en offrant le verbal au numérique, en utilisant le numérique non plus pour formaliser indirectement le verbal déjà déformé par l’écrit mais pour formaliser directement le verbal ? En économisant la déformation écrite du verbal, on serait beaucoup plus riche en transmission de subtilités, en précision dans les détails, en conformité à la volonté. Avant la découverte du numérique, on n’a pas tenté cette expérience car la conservation sonore de paroles enregistrées analogiquement n’était pas fiable pour mémoriser, transporter, sécuriser et restituer des paroles à l’infini dans l’espace et dans le temps. Par contre le numérique en est capable. Et le verbal, que le numérique pourrait si bien gérer, est l’exact opposé du papier, parce que les paroles sont l’inverse de l’écrit. Et à redonner ainsi la préférence socratique du parler par rapport à l’écrit, l’horizon zéro papier se dégage avec plus d’évidence offrant, de surcroit, plus d’adéquation au monde nouveau qu’on nous promet.

En attendant l’Assemblée de liaison…

Pour atteindre l’horizon zéro papier, c’est donc dans l’avion de l’échange oral qu’il faut embarquer le notariat au lieu de s’acharner à faire voler numériquement la voiture de l’échange écrit. Visons l’oral numérique, l’acte verbal authentifié ! Passons du notaire (qui note) au laudataire (qui fait l’éloge)… Le verbe se fait chair ! Le verbal est de retour, en acte ! Juridiquement parlant, l’acte verbal serait en équilibre entre, d’une part, les contrats verbis du droit romain (qui pêchaient par excès d’une concision formelle impropre à rendre compte des subtilités) et, à l’inverse et d’autre part, les palabres dans lesquels dégénère le discours lorsqu’on veut avoir raison de l’autre en l’inondant de phrases. Un acte qui relaterait adéquatement l’échange verbal dans une épure de dialogue client-notaire où les paroles seraient vérifiées, stylisées, conservées et attestées par un maître du discours. L’acte d’un notaire qui ne note plus mais qui fait louange, qui réalise l’éloge des paroles, qui les taille à leur juste mesure. Un acte authentique à contenu verbal et à forme numérique. Alors, Socrate aura de nouveau et finalement raison : l’oral tient sa revanche sur l’écrit. Certes l’écrit nous a bien aidés depuis le scribe de Pharaon jusqu’à Gutenberg ; mais depuis Bill Gates, il nous pollue. Revenons aux fondamentaux, à la nature humaine, à la parole, au dialogue. Une parole objectivée par une mémoire extériorisée, grâce à l’outil numérique ; un procédé d’extériorisation de la mémoire conforme à la méthode caractéristique de l’évolution humaine. Mais cela consiste symboliquement à tuer en nous l’écrit où le notariat trouve son fondement, son auteur, son père ; bref un meurtre à la manière d’Œdipe. Autant dire, une montagne à déplacer ! Mais Socrate nous interroge sur nos choix : devons-nous le condamner à mort ou le défendre ? Pour ma part, j’ai la conviction intime du chemin à suivre, attendu le malaise ressenti brutalement à l’idée de me trouver du côté de ceux qui, soutenant l’écrit, servaient encore une fois à Socrate la cigüe d’une condamnation à mort illégitime.

Etienne Dubuisson, notaire à Brantôme