Un message vidéo adressé à tous les notaires par le Président du CSN avait piqué au vif ma curiosité. Il annonçait l’aboutissement, après des années de recherches (dont il se murmurait qu’elles avaient englouti des millions d’euros de cotisations), d’un projet technologique qui laisserait l’ensemble des innovations passées au Néandertal du notariat. L’ADSN, maître d’œuvre de cette évolution majeure, l’avait du reste dénommée « Notaire Sapiens ». Un nouveau panonceau avait été créé pour l’occasion, tranchant radicalement avec l’imagerie passéiste de la profession.

Passionné depuis toujours de nouvelles technologies (et, je le reconnais, un peu frustré, une fois encore, de découvrir que d’autres avaient été sollicités pour travailler sur un projet aussi ébouriffant qui m’aurait sans doute passionné), je décidai de tester aussitôt cet outil prometteur.

Il suffisait de disposer du boîtier « Princesse LEIA » et bien sûr de REAL 4, nouvelle version du réseau qui nous avait été vendue au prix du platine après que l’échec de REAL 3, lui-même vendu à prix d’or, ait été enfin reconnu… Il fallait plus de puissance, nous avait-on dit, pour anticiper les « rendez-vous dématérialisés ». Vous serez peut-être surpris, car ce n’est pas dans mes habitudes, mais j’avais souscrit !

Pas le choix en vérité, depuis que j’étais passé -contraint et forcé- sur REAL 3, je m’étais retrouvé, comme la plupart des petits offices ruraux, comme à l’époque du « Minitel + » avec une bande passante anémique, et, la marche arrière n’étant pas possible, il avait bien fallu aller de l’avant !

J’avais :

  • l’équipement,
  • fait le paramétrage,
  • répondu à des questions en apparence anodines : en quelle couleur repeindriez-vous la tour Eiffel ? Parmi ces petits chats quel est votre favori ? Êtes-vous plutôt croissant beurre ou ordinaire ?…

Tout était prêt, voyons ce qu’on pouvait en faire ! Je me suis éclairci la voix et je me suis écrié : « Notaire Sapiens, Notarise moi ! » (« la commande vocale n’est pas très heureuse, pour ne pas dire ridicule, ils auraient pu trouver mieux » me suis-je dit).

« Bonjour, vous êtes bien en contact avec le réseau Skynot, que puis-je pour votre service ? »
La créature holographique qui me faisait face, projetée par le boîtier « Princesse LEIA » devant mes yeux éberlués, dégageait une incroyable sympathie. Elle était tellement expressive, tellement… réelle, et pourtant elle n’était que la concrétisation d’une étude extrêmement poussée, destinée à déterminer par mes réponses au questionnaire, le type de conseiller que j’aimerais rencontrer.

Et le résultat fut ahurissant ! J’avais devant moi mon notaire de rêve ! Quelles que soient les questions que cet hologramme pourrait me poser, je lui répondrais, je me sens en pleine confiance, en totale empathie, c’était un confident, un ami sûr, et le fait que je ne l’ai vu que quelques secondes n’y changerait rien. Nous nous connaissions depuis toujours.

Quel bonheur d’être enfin compris. Restait à voir un peu ce que la « chose » avait dans le ventre !

Voyons-voyons, imaginons une situation extrêmement complexe (je ne vous ferai pas l’affront d’exposer ici la question, ni la réponse, vous êtes des professionnels 😉 et nous n’avons surtout pas la place !)

Ahurissant vous dis-je !!!
J’avais réellement énoncé un problème quasi insoluble, et cet avatar m’avait répondu en détail, dans des termes simples, d’une façon tout à fait complète. Tandis que les textes auxquels il se référait s’affichaient sur ma tablette, certains mots se mettaient en lumière lorsqu’ils étaient évoqués… Aucun de nous, notaires de chair et d’os n’aurions pu répondre aussi vite, ni même aussi clairement.

J’avais bien entendu dire que les avocats disparaissaient, un à un, face à des outils analogues, mais j’étais convaincu qu’on ne pouvait pas remplacer l’humain par une batterie de logiciels, et qu’il faudrait des années avant qu’on ne puisse mettre ainsi en péril l’activité de conseil des notaires.

Heureusement, me dis-je, il nous reste l’authentification ! Satisfaction de voir que nous serons déchargés par cette machine de toutes les pertes de temps inhérentes à la recherche, au diagnostic, au conseil, et que nous pourrons nous concentrer sur la rédaction !

Donc, c’était décidé : dorénavant, j’orienterai tous mes clients sur cette application, et lorsqu’ils auraient déterminé avec le/la conseil de leurs rêves l’acte apportant une réponse optimale à la situation qui est la leur, ils viendraient me voir et nous rédigerions, sans risque, la convention parfaite, que mon autorité me permettrait d’authentifier au nom du « peuple français » ! Là, je n’ai rien à redire : l’ADSN a fait un travail admirable ! On est loin des stupidités de 2016, je dis bravo et « good bail » réticences… Fier d’être notaire !

Bon, alors, reprenons notre rôle de client lambda : « Merci pour ces conseils précieux, maintenant que me voilà parfaitement informé, pourriez-vous m’indiquer les notaires à proximité pour que je puisse me rendre chez l’un(e) d’eux afin qu’il rédige les actes nécessaires dans ma situation ? »

La créature m’adresse son plus beau sourire et répond : « Un(e) notaire ? Mais pour quoi faire ? Je suis notaire, vous savez, je peux vous procurer les actes avec une garantie totale et il ne vous restera plus qu’à les signer électroniquement, depuis chez vous, sans aucune contrainte horaire ni déplacement… Elle est pas belle la vie ? »

Skynot, ça me disait bien quelque chose… Et j’aurais dû remarquer plus tôt ce badge « COFARIS » qui ornait le col de mon interlocuteur virtuel ! Imitation parfaite de l’humanité, indestructible, impitoyable, infatigable. J’avais tout simplement devant moi ma fin…

Certains que, comme toujours, les notaires aveuglés par la confiance rétablie peu à peu par la propagande institutionnelle envers leurs élites ne feraient même pas l’effort de tester un outil qu’on leur proposait, les « marionnettistes » qui tirent depuis des années les ficelles de nos prétendus « dirigeants » avaient fini par mettre au point leur projet secret. Mieux encore, fidèles au principe qui veut qu’une chose n’est nulle part si bien cachée que lorsqu’elle est offerte à tous les regards, ils avaient même décidé de nous en faire informer tout à fait officiellement !

« Les fous ! soupirai-je. Sous prétexte d’auto-ubérisation, ils l’ont finalement réellement créé cette fois… le terminotaire ! La créature souriait toujours, mais à cet instant il me sembla qu’une lumière rouge avait un instant éclairé son œil, comme un clin d’œil approbateur du « successeur ».

Didier Mathy