À l’instant même et pas plus tard qu’il y a quelques minutes, je m’entretenais, sur le ton de la componction habituelle qui sied à mon auguste profession, avec un ami banquier. Il était question de la tarification des services bancaires. De fil en aiguille, nous avons déliré sur le prix du sourire…

Mon ami me racontait une affaire dans laquelle un quidam quelconque avait demandé à une autre banque un décompte de remboursement anticipé d’un prêt à la date du 15 septembre prochain, pour le faire refinancer par sa propre banque (en l’occurrence celle représentée précisément par mon ami). Ladite banque du quidam facture 42 euros le décompte en question et si le décompte doit être refait parce que la date de remboursement prévue n’est pas respectée, elle facturera à nouveau 42 euros. Lamentation du quidam et crispation (bien légitime) du banquier qui refinance, puisque ce dernier n’a après tout aucune influence sur la tarification de son concurrent. Nous en sommes venus naturellement à la question de la facturation des prestations bancaires. Et, à notre grande surprise et vif émoi, nous avons constaté qu’aucun tarif ne s’appliquait pour l’instant au sourire de l’employé qui vous reçoit au guichet ou dans son bureau.

Un barème du sourire

C’est scandaleux, car voilà un service qui « rend service », et qui donc doit se payer. Surtout si le sourire dudit employé est rare parce que les temps sont rudes. Nous avons donc imaginé un tarif, un barème, pour faire payer au client le sourire de l’employé ou du cadre, sourire qu’il est certes en droit d’attendre, mais qui nécessite tout de même un effort de concentration de la part du banquier. Sauf bien entendu si le dossier du quidam est tellement fructueux que le banquier arbore un sourire permanent (ça peut arriver, après tout !). On suggèrera donc :

  1. Le large sourire : 2 euros le centimètre (forcément : le large sourire doit pouvoir se mesurer).
  2. Le sourire en coin : 1,50 euro le coin ; les quatre coins, cinq euros, soit un euro de bonus.
  3. Le sourire crispé : crispation légère, 2 euros ; crispation appuyée : 6 euros ; crispation d’agonie (par exemple préalable à un infarctus à la lecture du bilan du client) : voir la mutuelle de l’employé ou du cadre.
  4. Le sourire perfide : Si la perfidie induite par ce genre de sourire sert à la banque à faire signer au client des engagements fructueux pour ladite banque, on aurait tendance à ne pas facturer la prestation, mais après tout, tout service se paie. On propose 1 % hors taxes de l’encours résultant de l’engagement signé par le client, TVA en sus (en revanche, nous ignorons le taux de TVA applicable à la facturation du sourire chez l’employé ou le cadre de banque).
  5. Le sourire engageant : suivant le résultat obtenu auprès du client : de 10 à 50 euros.
  6.  Le sourire apitoyé : si l’apitoiement apaise le client et l’incite à signer : 50 euros. Si l’apitoiement provoque l’ire du client : on ne facturera rien. En effet, s’il reste client malgré son mécontentement, on a intérêt à le cajoler !
  7. Le sourire béat : la béatitude ne faisant pas partie des attributions du banquier, dans ce cas, c’est l’employé coupable de sourire béat qui devra restituer des sous au client.
  8. Le sourire chafouin : si le chafouinage permet de faire signer le client : cinquante euros. Si le client est plus chafouin que la banque : dix euros, pas plus.
  9. Le sourire complice : la complicité étant, en droit, punie comme l’infraction principale, tout dépendra de la perte ou du profit du client.
  10. Le sourire enjôleur : voir ci-dessus à la rubrique « sourire engageant ».

Si le représentant de la banque est un cadre, un directeur, un fondé de pouvoirs, un haut dirigeant, les tarifs ci-dessus seront majorés d’autant. On préconisera également la mise en place de stages de formation au sourire dû au client et suivant le caractère de l’employé et du cadre chargé de sourire, on l’orientera vers l’une ou l’autre des 10 rubriques ci-dessus. Qu’en pensez-vous ?

Paul-Etienne Marcy