Notre ligne Maginot sanctuarisée, qui avait si longtemps BIGOTrésisté, s’est effondrée. Était-ce prévisible ? Sans aucun doute, oui. Une citadelle est par essence prenable, si bien défendue soit-elle. La seule inconnue résidait dans la date. Alors que faire maintenant ? Aller de l’avant, certes… mais encore faut-il solder le passé.

Le notariat retient son souffle, comme surpris de cette torpeur diffuse qui s’abat après un gros orage, une déflagration. On a beau tendre l’oreille, le silence de nos structures, à commencer par leur plus haut niveau, est assourdissant. Dans les offices, on se concentre sur sa tâche, on évite de lever le nez du guidon, de peur de découvrir l’angoisse latente dans les yeux de son voisin. Et pourtant, chacun sait bien que « rien ne sera plus comme avant ». L’impensable a submergé la digue. Jusqu’aux derniers jours, le CSN a joué la montre pour tenter, envers et contre tous, de préserver les acquis, sans se ménager une ouverture arrière. La réalité, à confirmer par les décrets d’application, lui donne tort.

Solder le passé…

Notre passé tient en peu de mots : il se résume à la défense passive et longtemps efficace du statu quo, considéré comme acquis et certain. La ménagère sait qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. « Je maintiendrai coûte que coûte », telle était notre devise. Elle a longtemps vécu contre vents et marées. À la décharge de nos dirigeants, aujourd’hui lourdement critiqués, le statu quo non évolutif a bien fonctionné. Il a globalement satisfait la majorité de notre profession. S’il est humain de taper maintenant sur le pianiste, ne faut-il pas ravaler la virulence de nos critiques ? Souvenons-nous : notre si belle ligne de défense n’a-t-elle pas toujours été soutenue par une majorité constante ? Dès lors, pouvait-on demander aux dirigeants élus de « gouverner contre » en écoutant les minorités partisanes d’évolution ? La grande Histoire nous apprend que les qualités nécessaires pour gouverner, c’est-à-dire « prévoir l’avenir », se réunissent rarement (une fois par siècle, dit-on). Le suffrage universel aurait peut-être aidé un bon président (il y en a eu) à ramer contre le vent du surplace ? Avant de prononcer le « solde de tout compte », rêvons, un instant encore, à ce qui « aurait pu », non pas pour nous complaire dans de stériles regrets, mais pour nous permettre de bien les évacuer. Nous pourrons alors nous tourner, enfin, vers notre avenir.

… pour tourner la page

Le tarif, le numerus clausus et l’ouverture sur la diversification sont 3 exemples significatifs de ce qui « aurait pu ». Si dans chacun de ces domaines sensibles, un président avait su (voulu ou pu) prendre le taureau de l’immobilisme par les cornes, nous aurions peut-être évité (amoindri) le cataclysme. Car, enfin, chacun, in petto, ne savait-il pas qu’un tarif incompréhensible jusqu’à l’absurde et un numerus clausus moyenâgeux étaient à terme indéfendables ? Encore eut-il fallu un courage exceptionnel pour imposer à une majorité frileuse, un tarif simple, clair et débouchant sur une compensation réaliste et interne ! N’aurait-on pu éviter la compensation du tonneau des Danaïdes qui va sortir du chapeau « macronesque » et la paupérisation générale à laquelle on risque d’aboutir ? Reste notre timide ouverture vers les marchés concurrentiels. Voici 40 ans déjà, le rapport Rueff Armand préfigurait l’actuelle « macronade ». Le CSN s’en était si fortement ému qu’il avait fait organiser, sous l’égide de chaque conseil régional, une batterie de séminaires. Chaque notaire et ses collaborateurs y étaient conviés. Une première ! Sensibilisation et formation pratique en petits groupes, par des intervenants extérieurs de qualité, occupaient l’ordre du jour. Une minorité y avait cru. Elle s’était organisée, allant jusqu’à créer un service dédié : expertise, négociation immobilière, gestion de patrimoine, droits des affaires… En pointe le Nord, le grand Ouest et, ça et là, quelques îlots, y compris Paris ! Certains ont su résister jusqu’à aujourd’hui. Ils ont bien fait et sont bien aises d’en profiter ! Le reste a été grignoté, lentement et sûrement, par une majorité silencieuse, mais terriblement efficace. Elle a su jouer sur tous les tableaux : argent, lobby politique, sièges haut placés, chantage à nos « valeurs » (pas d’activisme commercial, horribilis !), faiblesse du CSN et poussée de ses satellites « commerciaux » tenus en laisse par la finance des gros offices. Avec, pour camoufler notre maintien du statu quo, quelques grand-messes pour promouvoir sous le soleil ce qui était « déconstruit » dans l’ombre ! Bref, n’aurait-on pas été bien inspirés de préparer l’ouverture ? Elle est aujourd’hui inévitable si on veut survivre à la disparition amorcée et inéluctable du numerus clausus : 20 000 notaires « coups de tampon authentificateur », façon notary public anglo-saxon, dans 20 ans ! Sans doute, notre garde consulaire du maintien poursuivra sa stratification, du genre « après nous le déluge ». Mais nous n’avons pas un Noé… Le statu quo a bel et bien vécu.

L’intérêt général avant tout !

Un tel programme est-il certain ? Heureusement non, à condition d’élire au suffrage universel chacune de nos structures obligatoires (de préférence à leur sommet) et de constituer des équipes motivées, courageuses, capables de cultiver l’intérêt général ! Sans doute, alors, serions-nous capables de négocier une saine et réaliste évolution de nos statuts sclérosants. Sans oublier :

  • de laisser prospérer les initiatives personnelles ou collectives, voire promouvoir et encourager au lieu de freiner, en catimini, des 4 fers ;
  • de permettre une concurrence loyale qui éviterait les coups bas, l’hypocrite formule « mon cher confrère » par devant (et « je te pique un gros dossier » par derrière !) ;
  • de favoriser l’ouverture dans tous les domaines périphériques du droit, indispensable si on veut absorber une vraie augmentation du nombre des notaires ;
  • de démanteler, sans regret, les pieuvres onéreuses, parasitaires et paralysantes de toutes les sociétés commerciales qui gravitent et enserrent le notariat dans une gangue mortifère ;
  • d’inviter les anciens présidents à retourner sagement à leurs offices et à leurs collaborateurs et clients sans continuer à tirer les ficelles ;
  • de considérer l’authenticité comme un moyen, certes privilégié, de servir nos concitoyens et la société dont nous dépendons.
  • de privilégier, en toute hypothèse, le service du client dans l’intérêt général bien compris.

Alors, l’optimisme pourra revenir. Il pourra nourrir nos produits, nos collaborateurs et nos clients ; notre profession continuera à être de plus en plus nécessaire à l’équilibre social si malmené. Saurons-nous promouvoir ces équipes et les soutenir ? Si oui, rien n’est alors perdu…

bigotPhJean-Claude Bigot