MATHY_547Que de vertus n’attribue-t-on pas à un morceau de papier, au graphisme prétentieux, annonçant à la face du monde les qualités prétendues de celui dont le nom figure en belles lettres rondes dans la case prévue à cet effet ?! Le récipiendaire (ce qui explique que sa tête ressemble parfois à un ballon sonde) s’empresse de l’encadrer et les gogos ébaubis (hé Bobby !) lui témoignent aussitôt la déférence due à son rang. Et pourtant…

Nul n’ignore qu’on peut aujourd’hui, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, acheter des diplômes américains en ligne. Par ailleurs, tous ceux qui en ont passé suffisamment (plus particulièrement s’ils décollaient un tant soit peu de la sacrosainte moyenne) jugent sans peine la valeur véritable des examens d’enseignement supérieur. Bref, en avoir ou pas… c’est la grande question ! Les autodidactes géniaux en remontrent souvent aux diplômés médiocres, et il suffit de voir les gesticulations de Vincent Le Coq pour comprendre qu’un diplôme universitaire (et plus grave encore, le fait d’enseigner) ne fait pas l’homme. Alors, pour tous ceux qui croient encore à la valeur du titre, il n’est pas inutile de faire appel à l’histoire… Pas l’Histoire avec un grand « H », plutôt une histoire avec une grosse tache, malodorante mais lavable…

Tout a commencé au début du XVIe…

C’était au temps où le Saint Empire romain germanique couvrait en diagonale une grande partie de notre Europe, de l’Espagne à la Transylvanie, en passant par la « Basse Bourgogne » (Charollais) et la Franche-Comté… Dans cette première moitié du XVIe siècle, gérer une aussi grande superficie relevait de l’exploit pour un homme seul. Il fallait bien déléguer certaines tâches pourtant dévolues à l’Empereur… Comme Charlemagne en son temps, et faute de voitures, trains, avions ou internet, Charles V avait recours à des émissaires, porteurs de l’écrit impérial. L’imprimerie permettait déjà de grandes choses. L’Empereur était moderne et avisé. Il inventa donc une méthode permettant de concilier éloignement et efficacité : les lettres de noblesse étaient préalablement imprimées signées et scellées et il suffisait aux représentants du trône de compléter l’emplacement laissé vierge par le nom du bénéficiaire de la faveur impériale pour lui donner complète efficacité. Une attitude prudente et notariale aurait dû conduire à n’envoyer que des documents complets (1), mais un subalterne indélicat s’organisa différemment, pensant faciliter les choses…

Des lettres « en blanc »

C’est ainsi que des lettres « en blanc » prirent le chemin de l’Autriche en passant par la Franche-Comté… Est-ce l’effet d’une halte en Charollais ? Sont-ce les conséquences d’une épidémie, nul ne sait, toujours est-il que l’émissaire porteur des précieux documents connut quelques désagréments digestifs l’obligeant à soulager prestement et à de nombreuses reprises des besoins pressants… La saison n’étant pas propice à la récolte de feuilles de taille suffisante, il dut utiliser ce qu’il avait sous la main. Parmi les documents dont il était porteur, les seuls qui n’étaient ni d’une importance stratégique, ni d’une urgence excessive, ni réellement porteurs de leur pleine efficacité étaient… « les lettres de noblesse en blanc » ! L’histoire ne précise pas qui trouva les lettres maculées, mais lettré ou non, il eut conscience du fait qu’un sceau de cire et un texte imprimé ne pouvaient pas être une simple note de (grosses) commissions. Quelqu’un, en tout cas, l’a bien compris et, le « papier » d’époque (comme les encres utilisées) étant de grande qualité, a nettoyé soigneusement les matières indésirables avant de compléter, d’une plume experte, du nom souhaité…

Morale de l’histoire

C’est ainsi qu’en Franche-Comté, la légende prétend que trois noblesses cohabitaient : noblesse d’épée, noblesse de robe et noblesse de merde (2). Vraie ou fausse, cette « histoire » n’en est pas moins porteuse de sens : lorsque quelqu’un met en avant ses titres et diplômes, il doit surtout s’en montrer digne, car le papier ne fait pas l’homme, surtout lorsqu’on n’a pas les moyens d’en vérifier la provenance ! En revanche, ce que « l’Histoire » ne dira jamais, c’est si la troisième voie d’anoblissement a produit une qualité de noblesse différente. Mais après tout, on sait bien où poussent les plus belles fleurs… Et je laisserai la conclusion à Gustave Flaubert qui écrivait, dans le Dictionnaire des Idées Reçues : « Diplôme : signe de science. Ne prouve rien ».

1 – Une lettre de noblesse signée de l’Empereur est comparable, vous en conviendrez, à nos minutes, et il ne viendrait à l’idée d’aucun d’entre nous de signer des actes incomplets ?!
2 – Pour laquelle la particule est, évidemment, de rigueur !