“Vieillir, ah vieillir !” chantait le poète, c’est plus dur que mourir. Car on peut ne pas finir de vieillir, de souffrir, de mourir, et pour nous notaires, de céder ses parts, de quitter la profession, d’abandonner la place…

 

Ça a commencé il y a peu d’années, après la présidence de Chambre, puis de région et, enfin, la direction de la communication, comme ça, subrepticement, par une courte phrase, sous la forme exclamative polie : ” Alors Jean-Paul, pas encore la retraite ? “. Selon les cas, j’avais droit à un ” Mais… tu es encore là !? “, dont on appréciera au passage la forme exclamative ironique, ou à un ” Salut Jean-Paul, content de te revoir “, forme se voulant amicale et généralement suivie d’un compliment : ” Tu sais, moi j’ai vraiment apprécié ce que tu as fait “, quand ce n’était pas un ” Ah Jean-Paul, toi qui as de l’expérience, il faut qu’on se téléphone “, forme expressive du politiquement correct qui n’amène pas de coup de fil de confirmation ( !?). Mais la meilleure formule est sans conteste : ” Jean-Paul arrête d’écrire, fais du vélo ! “, car révélatrice d’un certain dérangement. Tout cela m’amusait. On sait bien que le pouvoir, aussi minuscule soit-il, génère un contre-pouvoir et des luttes intestines, sans parler de la jalousie maladive de certains hommes…

Le coup de grâce me fut donné par un confrère que je croyais ami puisqu’il avait fait partie de l’effectif de mes clercs quelques années auparavant. Lors du dîner clôturant la dernière assemblée générale, je suis arrivé avec les retardataires. Je me suis approché d’une table et j’ai demandé si je pouvais me joindre au groupe. Pas de réponse. J’ai posé ma serviette sur une chaise, attendant debout que la table s’organise et j’ai réitéré ma demande, car il semblait en effet que toutes les places soient occupées par le groupe, et c’est alors que j’ai entendu cette phrase stupéfiante : ” Mais Jean-Paul, tu es du premier tiers “. Nous venions de fêter le bicentenaire du Code civil et les castes m’explosaient à la figure !? J’étais du premier tiers, pas du troisième et encore moins du second ! J’ai failli partir, quand la présidente du Conseil régional m’a demandé si j’acceptais de dîner avec les comédiens qui, après l’assemblée générale, avaient magnifiquement interprété pour nous la pièce : ” Pleins feux sur le Code ” (1). J’ai passé une superbe soirée avec tous ces jeunes comédiens pleins d’illusions sur le notariat et tellement passionnés par leur métier, en compagnie de Didier Coiffard, jeune notaire talentueux d’Oyonnax, président d’une des commissions (2) au 100e congrès des notaires… Et j’ai oublié l’injure faite à ma classe.

En conséquence, bien que tardivement, je demande pardon à tous mes anciens confrères si lorsque j’étais jeune, j’ai manqué de tact en les ignorant. Quant aux jeunes, qui lisent ” Notariat 2000 “, qu’ils se souviennent que si la profession existe par eux, c’est aussi et surtout parce que, génération après génération, des hommes et des femmes ont consacré leur vie à l’authenticité adaptant le métier à chaque époque par leur compétence et leur passion. C’est le maillage des trois tiers qui crée la richesse de notre profession et certainement pas leur cloisonnement. Alors vive le jeune Notariat qui se vit dans la tête et non pas en fonction de la date de naissance !

 

1. cf Notariat 2000 n°458 page 37 2. D. Coiffard a présidé lors du 100e congrès la 4e commission sur la famille, avec à ses côtés Yves Delecraz (Vénissieux). Tous deux sont membres du groupe de travail sur le PACS mis en place par le garde des Sceaux en juin dernier.