Il semblerait qu’une nouvelle appellation vienne maintenant définir les zones les plus reculées de l’hexagone. Après les « hyper-centres », voici maintenant venir l' »hyper-ruralité ». Ne vous y trompez pas, si le terme est flatteur, c’est uniquement pour masquer ce que la « ruralité y perd » !

Au tout début des années 60, il y avait pour ainsi dire un notaire par canton, parfois plus, rarement moins. Ces notaires assuraient une présence juridique permanente puisqu’ils étaient même « assignés » à résidence. On était en effet « notaire à la Résidence de ». La fonction était (plus ou moins dignement) assumée par nos prédécesseurs, accompagnés de clercs qu’il aurait été malvenu d’appeler « collaborateurs ». Les modernes ont alors commencé à prôner l’industrialisation d’une fonction, la transformant peu à peu en « métier » et c’est là l’origine même du contresens. Il a abouti à l’entrée du notariat dans le Code de commerce.

Industrialisation-rentabilisation : même combat ?

Jusqu’à ce jour, qui dit industrialisation dit rentabilisation. En se regroupant, en habilitant les clercs, en créant puis en recrutant des « notaires salariés », en créant des réseaux et maintenant en « délocalisant », en « robotisant », en misant  sur la blockchain et bientôt – si ce n’est déjà fait – sur l’intelligence artificielle, les notaires « modernes » (et dont les revenus géo-favorisés cumulés à une organisation structurelle performante permettent l’implication dans les plus hautes instances, ainsi qu’une activité de lobbying efficace) ont confisqué l’avenir à leur seul et unique profit. Comme toujours dans notre beau pays de France, le « petit peuple » est à la fois réticent et admiratif à l’égard de ceux qu’il considère comme des élites, confondant irrémédiablement élites et privilégiés. Pourtant la nuance est d’importance ! On est l’élite, on naît privilégié.

Élite et privilégié

On est l’élite (en fait on le devient) lorsqu’on est ce qu’il y a de meilleur dans un groupe, ce qui suppose une sélection objective et des résultats pertinents. Pour reprendre l’illustration attribuée à Einstein, un poisson ne fera jamais partie de l’élite si le critère retenu pour la définir est l’aptitude à grimper aux arbres. On naît privilégié (et cette naissance n’est pas uniquement physique) car la « condition » dans laquelle on est attribue automatiquement des avantages. Les privilégiés s’autoproclament élite, les autres constatent qu’ils ne peuvent pas grimper aux arbres et en conçoivent dépit, ou rancœur. Qu’un « obscur », un « sans grade » ose prétendre tutoyer l’élite, ou pire, la critiquer, alors qu’il n’est pas privilégié, et les aigris l’accuseront de se monter le col, de vouloir être calife à la place du calife. Les privilégiés neutralisent ainsi l’élite potentielle pour préserver l’élite autoproclamée.

Le cas des diplômés notaires

Les diplômés notaires qui demand(ai)ent la liberté d’installation avaient la fâcheuse tendance, ce qui les a probablement desservis, à se poser en victimes. A les entendre (ou à les lire), les « 1816 » étaient tous des incompétents « nés », les « 2016 » seraient tous exceptionnels « brimés ». Pourtant, il est probable qu’on relèverait, dans l’un comme dans l’autre des groupes, comme parmi les hybrides (installés avant mais créateurs tirés au sort, disons, par simplification et pour faire bonne moyenne des « 1916 »), des proportions similaires de génies et de crétins (le diplôme ne suffit pas à rendre génial) et une grande majorité de gens ordinaires, soucieux de remplir au mieux leur fonction. Fort curieusement, et dans la mesure où nos nouveaux confrères tirés au sort sont supposés avoir librement « choisi » leur affectation, on verra sous peu surgir parmi eux aussi un clivage. Et je peux sans nul doute affirmer qu’il sera identique à celui que tous subissent depuis des années.

Le revers de l’hyper-ruralité

Même si vous avez été un étudiant brillantissime, même si vos capacités sont de nature à faire pâlir la plupart de vos confrères anciens ou nouveaux, l’installation en hyper-rural vous classera parmi les bêtes,  et si vous échouez, ce sera uniquement par manque de capacité d’adaptation et de vision d’entreprise. Qu’importe si vous avez obtenu votre diplôme à l’arrache, et que vous soyez incapable d’aligner trois mots sans faute, ou que la réduction des fractions au même dénominateur soit pour vous un casse-tête insurmontable, l’installation en zone géo-favorisée fera de vous l’élite de demain. Cette répartition inconsciente pourrait être sans importance si l’élite autoproclamée, renforcée par le système de la « nommélection » et la pyramide des croyants en résultant, n’avait déjà choisi son camp ! Lorsque les instances professionnelles sont contrôlées intégralement par quelques hyper-cotisants auxquels des permanents zélés sont intégralement dévoués, la lucidité, déjà fort rare parmi les nommélus, ne suffit plus… Aucun contrepoids ne vient empêcher les dérives, aucune opinion dissonante n’est entendue, ni même écoutée, on suit la ligne, « dans un TGV lancé à pleine vitesse » (le summum de la modernitude dans les diligences professionnelles) et on ne prête pas attention à celui qui sur le bord de la voie agite une pancarte, même si la pancarte dit « le pont est tombé ».

2 poids, 2 mesures

Et que nous reste-t-il, à nous « hyper-ruraux », un jeu de carte qui prend la poussière ? Des affiches défraichies? Une écharpe rouge, oubliée dans un coin ? Aurions-nous oublié qu’en septembre 2014 et décembre 2014, nous sommes tous montés en masse pour défendre, pour et avec nos confrères géo-privilégiés, un tarif qui, déjà, nous désavantageait ? Il était pourtant alors question de « raboter les revenus indécents » de certains d’entre nous, et la moyenne en résultant… Eux, manifestement l’ont oublié, ils ont trouvé « normal » un écrêtement sans compensation, conduisant à faire montre de générosité d’État en ponctionnant sans vergogne les forçats du maillage. Après deux années, et comme prévu, un nouvel arrêté relatif au tarif est paru… Simple prorogation du tarif profondément inéquitable de 2016, on nous dit que « ce n’est pas par ce texte réglementaire que l’on pouvait espérer progresser sur d’autres préoccupations tarifaires« . Croyez-vous encore que vous serez réellement défendus ? Personnellement je ne le crois plus du tout ! Notariat : rue ! râle !

Didier Mathy, notaire à Sagy (71)