Pourquoi tenir un congrès sur la connaissance à Buenos Aires ? Quel lien peut-il bien unir ce thème à cette ville, comme c’est l’usage de faire pour un Congrès du Mouvement Jeune Notariat ? Buenos Aires, parce que c’est l’Argentine, le symbole des grandes découvertes, un espoir d’eldorado pour l’Europe. Or la connaissance (l’économie de la connaissance), c’est tout cela : un territoire à découvrir, des richesses à inventer, un renouveau à adopter. Embarquons-nous donc avec MJN pour un voyage exotique à destination des nouveaux mondes de l’Argentine et de la Connaissance…

Sous nos latitudes (et longitudes), la grisaille de l’automne nous envahissait déjà ; l’engourdissement hivernal s’approchait. Mais du 5 au 10 novembre, c’est le chaud printemps ensoleillé de l’hémisphère sud qui s’est offert à nous. Arrivés à Buenos Aires – le Paris de l’Amérique – c’est un tourbillon de couleurs et de danses qui nous entraîne. Rarement dans ma vie, mon esprit claquemuré en des certitudes cloisonnées s’est ouvert à des bouffées d’air aussi vivifiantes, telles que ce Congrès en a livré à profusion. Des couleurs des quartiers populaires ou pauvres de la Boca et de San Telmo jusqu’aux quartiers nord et riches réputés pour leur… cimetière à la Recoleta, c’est un enchantement. Rencontrer un genre d’Europe nouvelle, une Italie qui parle espagnol, ouverte à tous les aventuriers d’un vieux continent épuisé, où métro-boulot-dodo devient “polo-tango-tinto”. Et dans la petite place qui leur restait, les débats eux-mêmes ont été contaminés par cette farandole de jouvence.

La connaissance comme industrie

L’économie de la connaissance… Voilà un thème, comme beaucoup d’autres avant un congrès, qui n’évoque rien. Moi, en tout cas, cela ne me disait rien… Mais voici qu’en quelques explications et échanges, Marylise Hebrard, Jean Sallantin, Jean-Robert André, Christophe Lamarque, Marie-José Lawther et bien sûr le président Denis-Pierre Simon (lire également l’interview du président Simon et ses prescriptions numériques) nous ont ouvert des univers inconnus. On change de paradigme : la connaissance est évolutive. Elle ne descend plus forcément d’en haut. La formation qui fait qu’on s’approprie les connaissances tombées du ciel n’est plus forcément l’outil le meilleur pour valoriser un métier. Les nouvelles technologies font apparaître des possibilités de partage où la propagation de la connaissance fonctionne différemment. L’important devient de repérer les compétences (par un arbre de compétence, un réseau qui identifie, localise et valide les personnes compétentes sur un domaine). Pour que ça marche, il faut une révolution des mœurs : celui qui ne sait pas n’est plus honteux, ni frappé d’opprobre. Au diable le permis à point de la connaissance. Ce qui compte, c’est d’oser plonger dans le bain du savoir, en réseau, où on s’affichera comme ignorant sur plein de choses et peut-être compétent sur une niche de connaissance. Ceux qui visitent la page facebook « tu es notaire ou tu es clerc si… » peuvent se faire une idée de la méthodologie de ces nouveaux chemins de la connaissance. Ils n’ont plus rien à voir avec la formation comme on la pratique.

Des outils spécifiques

Bien sûr, pour cette nouvelle économie de la connaissance, il faut des outils spécifiques. Mais ils existent et marchent. Ils reposent sur une interconnexion en réseau et surtout sur une confiance réciproque alimentée par la validation des compétences affichées. Cette validation repose sur un genre de système d’évaluation (un peu comme les vendeurs sur « le bon coin » ou les restos sur « trip advisor »). Et ça marche : Marie-José Lawther nous décrit ce qui a été mis en place dans le réseau Jurisvin créé par Philippe Laveix. Au résultat, tout le monde s’enrichit, dans tous les sens du terme. D’ailleurs ne dit-on (1) pas que la connaissance est la seule richesse qui augmente quand on la partage ? Cela me semble tellement vrai désormais ! On passe des tristes certitudes au gai savoir.

 Un début de débat ?

Et on prend goût à cette révolution culturelle. Pourquoi ne pas porter cette méthode de partage des connaissances, de mutualisation des compétences, dans la structuration de la profession ? Là encore, les outils existent. Jean Sallantin nous explique et nous décrit le fonctionnement d’un mur ambassadeur ; il nous fait participer à des méthodes de débats ludiques pour amener des gens qui n’oseraient pas débattre à afficher leurs idées, leurs problèmes, leurs questions. Et on se prend à rêver d’organiser cela pour consulter la base de la profession via l’ensemble des instances et associations et groupes et mouvements et tutti quanti qui propagent des idées et actions dans le notariat. Les outils existent. Si la profession ne les utilise pas, c’est faute de volonté politique, ou plutôt c’est le fruit d’une volonté politique particulière de maintenir un certain pouvoir en place. Car ces outils, grâce à une structuration dépouillée de parti pris, permettent de faire émerger des conclusions au-delà des effets de manches, des lubies de grandes gueules ou des coups bas de parvenus…

Ce qu’il faut de terre à l’homme…

Mais où s’arrêter sur l’infini continent de l’économie de la connaissance ? Tout à coup, c’est la panique : le service notarial, par nature, est immatériel, c’est de la connaissance normative à usage social. Et si un supra-système d’auto-validation des titres de propriété se mettait en œuvre, à quoi serviraient encore les notaires ? Au secouuuuurs ! Les “blockchain” débarquent. Eh oui. Et doit-on laisser faire ? Doit-on applaudir à corps perdu pour se donner des airs de profession branchée ? Là encore, l’analyse sereine distillée à Buenos Aires nous indique la voie. Le professeur Deffains explique le glissement qui s’opère entre les notions de service public et de service universel, invention libérale pour nous faire avaler l’abandon de services à vocation sociale (qui concernent la société tout entière) au pouvoir de la finance. Et comment ses suppôts nous enfument en prétendant que la fixation des coûts par le marché est la régulation la meilleure. Et il nous livre sa conviction que la perversion inscrite dans ce système obligera l’autorité publique à reprendre en mains une régulation sans coût et où le notariat a sa place surtout s’il maîtrise lui-même ces nouveaux outils. Et le notariat, regonflé de jouvence, rentra d’Argentine vers le vieux monde.

Étienne Dubuisson

  1. Comme le rappelle Didier Mathy dans une contribution que certains (dont Benoit Renaud) voudraient censurer du fait de quelques escarbilles adressées aux “nommélus” de la profession, au risque de bafouer une liberté d’exprimer des idées d’avenir pour la profession.