Deux évènements considérables sont survenus ces derniers mois : le déplacement du Pape François à Strasbourg fin novembre et l’assassinat de Bernard Maris, un économiste de renom surnommé « Oncle Bernard », victime de l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. L’un et l’autre, chacun à leur façon, ont dénoncé le rôle particulièrement nocif de l’économie libérale sur la dignité humaine.

Le « mécréant », c’est Bernard Maris.

Selon le dictionnaire Le Petit Larousse, un mécréant est une « personne irréligieuse, qui n’a pas de religion« . Tout comme le prix Nobel Jean Tirol, Bernard Maris (alias « Oncle Bernard » pour Charlie Hebdo) fût un élève fort apprécié de Jean-Jacques Laffont, père de l’École d’Économie de Toulouse. Mais il en diffère fondamentalement au niveau de la réflexion. Bernard Maris appartenait à la lignée des mathématiciens de l’économie et Jean-Jacques Laffont faisait partie des économistes « atterrés » dont l’humanisme s’oppose à la « science sans conscience« . Grand admirateur de J. M. Keynes, Bernard Maris s’est efforcé sa vie durant de devenir son « oiseau rare » : un économiste tout à la fois mathématicien, historien et philosophe qui doit être « aussi détaché et incorruptible qu’un artiste et cependant avoir autant les pieds sur terre qu’un homme politique« . Il prônait notamment que la logique de la croissance, c’est tout autant une accumulation d’argent pour une durée indéfinie que de la dette qui s’accumule sans fin. Or, « sur le plan psychanalytique, la dette, c’est la faute. Ne jamais solder ses dettes, c’est donc ne pas être capable d’éteindre sa culpabilité« . C’est pourquoi Keynes voulait éteindre les dettes afin de faire cesser cette culpabilité qui nous pousse à travailler toujours plus pour satisfaire des besoins impossibles à satisfaire. Ce désir d’accumulation, stigmatisé en premier lieu par Aristote comme quelque chose de morbide aboutit, selon lui, au rêve « de finir l’homme le plus riche du cimetière » avec pour paradoxe « qu’en poursuivant la croissance infinie, l’homme finit par se détruire et détruire son environnement« . Il dénonçait tout à la fois : le goût immodéré de l’argent en citant George Simmel, « l’argent est ce qui permet de ne plus regarder les hommes dans les yeux« 

[1] et le capitalisme libéral car, « le libéralisme est l’éloge du passager clandestin, de l’égoïste qui cherche à ‘avoir’ les autres« [2]. Après avoir démontré que les principes d’économie libérale prêchés par les économistes proches du pouvoir n’expliquent aucunement le fonctionnement de l’économie, Bernard Maris ajoute : « Et pourtant, il y a de l’équilibre. Pourquoi ? Parce qu’il y a du lien autre qu’économique, car le lien économique, laissé à lui-même est purement destructeur. Il y a du lien social de l’affection, de l’amitié… Il y a surtout énormément de gratuité pure dans les actions humaines« [3].

Le message du Pape François

C’est un message assez proche qu’a délivré le Pape aux instances européennes à partir de deux discours, l’un au Conseil de l’Europe, l’autre au Parlement européen. Il a terminé ce dernier par : « L’heure est venue de construire enfin l’Europe qui tourne non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables« . Mais tandis qu’oncle Bernard impute l’accumulation de richesse au développement du capitalisme, le Pape François préfère l’attribuer d’abord « au rejet de la vérité » et à l’individualisme. « À la conception de droit humain, qui a en soi une portée universelle, se substitue l’idée de droit individualiste… et de l’individualisme indifférent naît le culte de l’opulence, auquel correspond la culture du déchet dans laquelle nous sommes immergés« . Cela aboutit à la « transformation en systèmes uniformisés de pouvoir financier au service d’empires inconnus« . Il en résulte une Europe incapable d’affronter avec la vitalité et l’énergie d’autrefois les crises actuelles, « une Europe un peu fatiguée et pessimiste« . Mais ajoute t-il : « Il faut toujours se souvenir de l’architecture propre de l’Union européenne, basée sur les principes de solidarité et de subsidiarité, de sorte que l’aide mutuelle prévale« , ce qui signifie que cette architecture repose aussi sur le « lien social, l’affection, l’amitié… »

Enfin, alors que l’un considère que le déclin du christianisme a eu pour conséquences « le rationalisme et l’individualisme, les deux mamelles de l’économie« , l’autre estime que « l’ouverture à la transcendance, à Dieu, a depuis toujours caractérisé l’homme européen« .

bthion  Bernard Thion

[1] « Houellebecq économiste », Flammarion, septembre 2014, p.48.

[2] « Plaidoyer (impossible) pour les socialistes », Albin Michel, novembre 2012, p.215.

[3] « Le suicide du libéralisme économique », Alternatives Economiques n°211 – Février 2003.