Ce soir, c’est sans espoir. La brave dame qui me vend mon tabac, et qui fait aussi bistro, est en train d’essayer de mettre ses locaux aux normes pour « l’accès-handicapé ». Il s’avère que, selon ses propres termes, « on n’est pas arrivé mon bon m’sieur ! ». Et, en l’écoutant, j’me dis qu’elle a peut-être raison…
Toutes les boutiques que je connais, commerçants, artisans, professions libérales, ont toujours accueilli des P.M.R. (« personnes à mobilité réduite »), locaux aux normes ou pas, rez-de-chaussée ou étage, cage d’escalier étroite ou non, ascenseur ou non. Quelle P.M.R. peut se plaindre d’être restée sur un trottoir, sans qu’on puisse la servir et la satisfaire ? A mon avis personne. Mais c’était trop simple. Une brochette de très haute volée a décidé qu’il fallait “normer” les locaux et leur accès pour que les P.M.R. ne puissent jamais se plaindre de rester “dans l’froid noir et glaçant, son p’tit fichu sur les épaules” (chanson des frères Jacques). Si t’as des locaux qui accueillent déjà et depuis toujours, les P.M.R., comme chez moi par exemple, mais qu’ils manquent de quelques millimètres la largeur “règlementaire”, t’es bon pour le gibet ou l’estrapade.

Obsédé textuel

À mon humble avis, la règlementation relative à l’accueil P.M.R. n’est là que pour que l’État se défile en édictant des normes contraignantes sans égard pour le citoyen et surtout l’entrepreneur. Soyons clairs, c’est pas pour faire plaisir aux P.M.R. qu’on a pondu cette règlementation, c’est pour que les P.M.U. (« personnes à mobilité utile ») aient bonne conscience. C’est pour éviter que des gens se plaignent d’être délaissés, mais mon pôvre ami, plus tu fais de règles et de normes, plus les gens se plaindront et trouveront des occasions de se faire indemniser pour tout et n’importe quoi. Qu’on réprime sévèrement la personne qui refuse de rendre service à une P.M.R., là oui je comprends. Mais rendre tout normé, obligatoire, standardisé, avec des critères que tu sais pas quelle andouille a pu pondre ça, et pour d’ailleurs changer tous les deux ou trois ans ensuite, c’est être « obsédé textuel ».

Un nouveau créneau

Comme je ne veux pas me prendre le chou plus que ça, je pense que j’ai une solution. Si l’accès à un local pour les P.M.R. pose un problème, ou si on soupçonne un problème, on va remettre en exergue un ancien métier tombé dans l’oubli : celui de porteur à bras ! Oui, on va embaucher des gaillards/gaillardes, chargés de dépanner en urgence tous les bons zigues qui n’ont pas les millimètres requis pour la largeur de leur porte d’entrée. Ces costauds/costaudes viendront vite fait, comme des secouristes ou des pompiers, pour porter les P.M.R. dans des chaises à porteur normalisées of course. On va créer des emplois :

  •  les porteurs eux-mêmes. Comme il faut du costaud et de l’alerte, on embauchera donc massivement des jeunes.
  • les fabricants de chaises roulantes, qui aménageront ces sièges avec des rallonges rétractables et déployables, de façon à pouvoir transporter ces braves gens sans faire rouler les chaises.
  • les salles de sport. En effet, on imposera à tous ces nouveaux professionnels de s’entraîner dur et ferme, comme des sapeurs pompiers parisiens, afin d’être toujours prêts et jamais fatigués.
  • les standards téléphoniques pour répondre aux appels à l’aide et dispatcher les missions, façon pompiers ou SAMU.
  • les costumiers car, pour rester dans la tradition française « grand siècle », les porteurs (surtout à PARIS, vers le Louvre ou les Tuileries) arboreront tricorne, perruque et culotte à la française. Dans les arrondissements plus pittoresques, on pourra remplacer tout ça par du turban, du sari, de la gandoura, de la tunique chinoise, du kimono japonais. À Notre Dame, on portera soutane et mitre.
  • éventuellement, des fabricants de vraies chaises à porteur, ou des rénovateurs d’anciennes chaises à porteur d’époque.

De nombreuses vertus

Je prévois un afflux de touristes inégalé, non seulement dans la capitale, mais dans tout le royaume. Sur la lancée de cette initiative loufoque mais constructive, tout le monde voudra se faire porter et photographier à côté des porteurs/porteuses pleins de muscles et de générosité, dans la joie jusqu’au cou, à côté des P.M.R., ravis d’être à pareille fête, et surtout d’en être les vedettes.

On fera également baisser la mortalité chez les jeunes, puisque tous vont être obligés de faire du sport à donf pour être toujours prêts à servir. On pourra même promouvoir de nouveaux sports, genre course de chaises à porteur, dans les stades, en montagne, sur la neige, en ski nautique. On va faire exploser le chiffre d’affaires du sport adapté.

Une idée à exporter

Comme la chaise à porteur, le tricorne et la perruque, c’est que du vray françoys, on exportera et on brevettera !

  • Modèle d’export canadien ou islandais, ou néerlandais : avec des patins à glace.
  • Modèle d’export saoudien ou indien ou turc : turban à plumes, djellaba et babouches, sari et barbes sikh, caftan et yatagan.
  • Modèle d’export péruvien : plumes d’inca, flûtes au son acide, ponchos colorés et bonnets rigolos façon « le Temple du Soleil ».
  • Modèle d’export russe : petits grelots tintant au fond de la forêt, avec petite sacoche pour la vodka de secours en cas d’urgence.
  • Modèle d’export vaticano-romain: soutanes, broderies, surplis, mitres, tiares, calottes, barrettes, gardes suisses, cantiques.
  • etc.

Et je vous raconte pas les chansons qu’on va créer ou recréer ! Explosion du chiffre d’affaires des maisons de disques. À vous de phosphorer…

Paul-Etienne Marcy, notaire à Argentat (19)