Renoncer de plein gré à une fonction, une charge ou une dignité, n’est pas a priori très positif. En ce qui me concerne, ce n’est même pas dans ma culture, dans mon éducation car, quand on s’engage, c’est jusqu’au bout. Pourtant, je l’ai fait, j’ai démissionné. Et, stupeur, je m’en trouve fort aise. Comment donc ai-je pu en arriver là ?

Démission personnelle

César lui-même faisait son propre rapport sur ses actions et Cyrano n’aimait pas qu’un autre les lui serve. Alors, sans vergogne, je me permets d’écrire sur une question qui me concerne. En effet, j’ai été élu délégué de la Cour d’appel de Bordeaux au CSN en septembre 2014. Je passe les épisodes et rebondissements jusqu’à apprendre, lors de la dernière assemblée générale de la Compagnie des notaires de la Dordogne, que j’avais démissionné “pour raison personnelle”. Je me souvenais bien avoir démissionné lors de l’houleuse réunion du petit bureau du Conseil régional qui avait précédé, mais pas que ce fut “pour raison personnelle” ! “Raison personnelle” : santé ? Vie affective ? Résultats professionnels ? Eh bien non, j’ai beau chercher, rien de cela ne motivait ma démission du CSN. Alors que pouvait-il bien y avoir de “personnel” qui justifiât ma démission ? Ahhh, mais j’y suis ! “Raison personnelle“, c’est certainement une affaire d’opinions… “personnelles” ! Eh bien nous y voilà ! Je suis rassuré : la présidente du Conseil régional qui annonça ma démission avait donc bien raison de présenter ainsi la cause de mon départ… volontaire.

Démission ordinale

La démission est à la mode, dirait-on. Outre peut-être certains autres cas de démission “pour raison personnelle“, je pense qu’on peut qualifier ainsi certaines attitudes de notre instance ordinale. Pour me dédouaner de tout parti-pris anti-CSN, je me permets le rappel d’une petite histoire vécue. Il y a longtemps, les ventes de terrain à bâtir étaient soumises à l’imposition au titre de la TVA au taux plein sur le prix de vente. Les acquéreurs, y compris les particuliers, devaient la payer même s’ils n’avaient quasiment aucune chance de la récupérer. Comme d’autres confrères sans doute – ayant la naïveté alors du jeune notaire – j’avais écrit à mon député pour lui faire part de cette anomalie, rêvant qu’il en parlerait à ses collègues élus du Peuple et que la Commission des finances de l’Assemblée nationale, subjuguée par la géniale perspective de remédier à une anomalie fiscale, examinerait la chose avec bienveillance. Mon élu en parla, non pas à ses collègues de l’Assemblée mais aux fonctionnaires du ministère des Finances ! Étonnant non, comme disait Pierre Desproges ! Et même choquant, absurde, incompréhensible !? Quand le délibératif se soumet aux petits télégraphistes… Eh bien sache, gentil lecteur, que notre CSN vient de faire semblable chose. Alors qu’il existe une commission tout exprès pour ça au CSN – la commission éthique et règlement – chargée de fixer la “jurisprudence” sur le tarif, ce sont les services de la DGCCRF qui ont été interrogés pour donner une interprétation sur 2 questions à chercher les poils sur les œufs, posées par la Chambre de nos confrères de Bordeaux. Démission ! Quand on refuse de s’occuper de ce qui fait notre charge, notre mission, notre vocation, C’EST une démission. Certains diraient un déni… Et cette démission est collective.

Démission générale

Terriblement à la mode la démission… Au point qu’elle touche toute la société. Quand on sait ce qu’on sait, quand on voit ce qu’on voit – surtout actuellement – on a raison de penser ce qu’on pense, dirait Coluche, inspiré par nos amis helvètes. Oui, tout ce qu’on voit, entend et constate semble comme la manifestation d’une démission générale de l’esprit. Les événements, les choses, les actions sont écartelés, disséqués, laminés par 2 machines à ne pas réfléchir : le règne de l’émotif d’un côté, celui du process de l’autre. Où est l’esprit quand les médias et réseaux sociaux s’engouffrent dans la surenchère émotionnelle des événements ? Où est l’esprit lorsque démarches, normes et autorisations absurdes, redondantes et irréelles sont exigées pour des actes ou agissements afin d’identifier le pauvre crétin qui sera responsable dans l’hypothétique éventualité d’un accident statistiquement négligeable ? Et pourtant notre société, notre civilisation, donne à plein dans cette double paranoïa, dans cette tentation : d’un côté, de striduler façon cigales et de l’autre, d’expurger toute fantaisie de nos vies comme si on était une fourmilière.

Des missions

Alors démissionner d’un monde absurde apparaît comme une mission. Refuser la démission de l’esprit, c’est se battre pour lui, car l’esprit est une conquête, le dernier stade de l’évolution humaine, le dernier en date, mais aussi l’ultime règne à atteindre pour être libéré des contingences du néant qui nous mine. Nous battre pour l’esprit, voilà des missions !

E-DUBUISSONEtienne Dubuisson

Notaire à Brantôme (Dordogne)