“On ne peut pas être et avoir été”. C’est ce que me disait un vieux clerc dans l’étude où j’ai commencé à travailler sérieusement. C’était dans les années soixante. Aujourd’hui, je m’interroge. Le passé, au contraire, ne nourrit-il pas le présent ?

 

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Ce vieux clerc pensait sincèrement ce qu’il disait, et les collaborateurs, sans le lui exprimer, en étaient bien d’accord. Techniquement parlant, il est en effet difficile de demeurer toute sa vie au “top” des connaissances. Plus le temps passe, plus la société se complexifie, plus les textes votés par nos députés inondent le monde du droit. Sans parler du matériel qui se perfectionne et devient vite inaccessible aux plus anciens. C’est encore pire en ce qui concerne la manière de travailler, la vitesse d’exécution et l’insatisfaction grandissante des clients qui va souvent de pair avec la diminution du respect qu’ils portent à la profession. Tout cela vous “chasse” du métier… Ah ! du temps de la clientèle agricole, le notaire était considéré, apprécié, et l’on recherchait avec confiance ses conseils. A présent, dans ce monde où tout le monde soupçonne et se méfie de tout le monde, c’est moins sûr. Peu à peu, chacun voulant se défendre, l’avocat investit la vie du citoyen à la manière anglo-saxonne…

Réflexe de notaire

Décidément, le sablier accélère sa course. Il écarte plus brutalement que jamais ceux qui ne tiennent pas le rythme. On perd des savoir-faire, des secrets artisanaux, des trésors de culture, des piliers de sagesse… Hélas, ce ne sera pas la première fois et à l’aune de la durée du monde, c’est peu de choses. Notre civilisation s’en remettra ou sera remplacée par une autre. Mais est-il si certain que l’on ne puisse être et avoir été ? J’ai l’impression qu’au contraire, un notaire a beaucoup de mal à quitter l’esprit de sa fonction passée en partant à la retraite. Certains s’accrochent, mais je ne parle pas de ceux-là. Je pense à ceux qui ont résolument adopté le statut de retraité pour devenir grands-parents à plein temps, voyageurs, sportifs, cuisiniers, écrivains, bricoleurs… Ceux-là, quoi qu’il semble, gardent leur réflexe.

L’enfer, c’est les autres ?

Un article dans “Le Figaro”, à propos de l’Antiquité, évoque la Titanide Mnémosyne. Et voilà que j’affute mon regard, non pas d’étudiant, mais de notaire. Tiens donc, la poésie serait la mémoire des origines de l’Occident ? Et l’hybris, qu’est-ce donc ? Ah ! la démesure. “L’hybridation qui désigne un croisement ou un mélange qui n’a pas lieu d’être et engendre des monstres”. Les Anciens avaient donc raison. Dans le notariat, le monstre Mnémosyne a disparu. Un article sur l’amitié dans “Le Magazine Littéraire” tend à rejeter l’unanimisme de l’amitié qui relèverait du sentimentalisme. “L’enfer c’est les autres” selon Sartre. Il est probable que bien des confrères, peut-être 40 %, adhèreraient à cette déclaration au simple énoncé du nom de leur associé. Ceux-là sont à présent convaincus que le paradis appartient à l’exercice individuel et que le solipsisme est probablement la réponse à l’impasse professionnelle dans laquelle ils se sont fourvoyés. Décidément, il est difficile de lire quoi que ce soit en faisant abstraction de son passé de notaire. Le passé, parfois, s’impose dans le présent. Mais ce n’est pas forcément désagréable…