On demande beaucoup aux notaires, pour ne pas dire beaucoup trop. Ils doivent vivre avec une dualité pesante, les poussant presque à la schizophrénie : officier public et entrepreneur libéral. N’est-ce pas un peu le mariage de la carpe et du lapin ?

 

En nous qualifiant de « fonctionnaires », le Conseiller R.E.AL n’avait pas tort. Peut-on réellement être un « manager » lorsqu’on est un fonctionnaire ? Si l’on s’en tient au mot en lui-même, nous sommes effectivement des « managers », puisque nous avons « les choses en mains », du moins le croyons-nous… Mais avons-nous réellement la liberté que suppose cette notion ? Reprenons les éléments constitutifs d’une démarche « manageuriale ».

 

1°) Connaissons-nous nos entreprises ?

À ce titre, oui, sans aucun doute ! Mais savons-nous réellement faire en sorte que nos collaborateurs puissent s’identifier à leur entreprise pour y donner le meilleur d’eux-mêmes ? Les notions de marché, de développement et les méthodes qu’elles impliquent d’ordinaire semblent bien peu compatibles avec la fonction d’officier public. A noter, malgré tout, que ce sont souvent ceux qui se disent « managers » qui veulent interdire les activités de type commercial au nom de la dignité professionnelle.

 

2°) Savons-nous nous projeter dans l’avenir ?

Oui et non. Rien n’est plus difficile que de faire de l’anticipation, mais c’est bien plus difficile lorsqu’on est captif d’un marché réglementé ! Bien sûr, on peut lorgner sur le radar et tirer des plans sur la comète… mais il suffit de peu de chose pour que tous nos plans soient battus en brèche ! Dépendre des autres (nos ministères de tutelle qui nous défendent parfois de curieuse façon) ne favorise pas la prospective.

 

3°) Assurons-nous une bonne veille concurrentielle ?

Ah pour veiller, nous veillons… au grain. Mais pour ce qui est de connaître notre environnement, nous serions plutôt dans le subi que dans le choisi ! Surveiller ce que font nos concurrents serait un travail à temps plein. Etant le centre du problème, nous sommes regardés par l’ensemble du cercle et plus occupés à parer les coups qu’à choisir les opportunités.

 

4°) Sommes-nous autonomes ?

Non. D’ailleurs, dans le notariat, c’est presque un gros mot ! Il nous faut être capables de nous oublier et accepter ce qu’on choisit pour nous. Difficile de développer la connaissance de ses ressources et de se renouveler lorsqu’on restreint chacun de vos espaces d’innovation.

 

5°) Sommes-nous créatifs ?

Non. Etre créatif, c’est avoir du temps. Et la possibilité de faire valoir ses créations. Nombre d’entre nous avaient peut-être cette qualité, mais beaucoup l’ont abjurée pour entrer dans le rang, après que de plus anciens leur aient mis suffisamment de bâtons dans les roues pour leur passer le goût de l’innovation. L’innovation devient centraliste, impossible de garantir sa différence… Rentrez-moi ces poitrines, je ne veux voir qu’un ventre, nom d’une pipe !

 

6°) Sommes-nous « mobiles » ?

Modifier l’identité d’entreprise, changer de lieu, se diversifier… Inutile que je vous fasse un dessin ? Vous m’avez compris. Non, vue sous cet angle, la mobilité n’est pas notre tasse de thé…

 

7°) Nous sommes-nous émancipés ?

Pas vraiment. En effet, il est difficile de se lancer dans les développements relatifs à la croissance (organique ou externe) sans rappeler les dispositions de notre règlement national concernant, par exemple, le partage des émoluments, la « tenue de la plume », les obligations du notaire envers lui-même, sa clientèle, la profession, les autres notaires, etc. Et, à moins de s’asseoir dessus et donc de s’émanciper, ces règles ne permettent en aucun cas d’agir en « manageur »…

 

Résultats du quiz

Une majorité de NON. Alors plus d’espoir ? Mais si, voyons :

- l’espoir que quelqu’un sera toujours là pour opposer au marché les bienfaits du service public, pour rappeler qu’on forme les avocats au mensonge tandis qu’on exige des notaires qu’ils disent tous la vérité, la plus pure et la plus absolue en la confirmant de leurs sceaux et signatures…

- L’espoir également de voir nos responsables comprendre que la péréquation n’est pas un délire de pauvres, mais la garantie unique de pouvoir continuer longtemps à défendre le bien-fondé de l’existence de notre profession,

- L’espoir enfin de trouver en « haut lieu » quelques personnes que la raréfaction naturelle de l’oxygène en altitude n’affectera pas trop et qui comprendront que nous ne sommes pas et ne devons pas être des manageurs, mais des « ménagiers » ! Comprenez, des hommes et des femmes qui s’occupent, avec discrétion, efficacité et parfois abnégation, de la bonne tenue du foyer, notre bon vieux pays de France, au service de ceux qui l’habitent !