Le dernier N2000 (mars, n°482) relance le débat sur la spécialisation. Il en ressort que 81 % des notaires interrogés souhaitent rester généralistes. Mais le sommes-nous encore réellement ?

 

Nous avons effectivement une formation de généraliste et sommes aptes à appréhender de nombreux domaines du droit. Mais, au fil des années, ne nous sommes-nous pas enfermés dans le seul créneau des ventes immobilières ? Certes, nous continuons à traiter des successions. Mais recueillent-elles toute notre attention ? Ne sont-elles pas en train de devenir “le parent pauvre” de notre activité ? (1). Quant aux partages, notamment lorsqu’ils revêtent un caractère conflictuel, ils ont beaucoup de mal à avancer (2). Et combien d’entre nous réalisent encore des partages avec estimation et formation de lots ? Pour ce qui est des autres domaines (sociétés, fonds de commerce), ils vont finir par devenir une activité totalement marginale.

Causes multiples

Y a-t-il des raisons à cette apparente désaffection de tout ce qui n’est pas ventes immobilières ? Et si les causes étaient multiples ?

• Boom immobilier : Reconnaissons que le travail ne manque pas en la matière, et que nous avons plus tendance à “pousser” le personnel qu’à embaucher. Par peur ancestrale du lendemain sûrement… Il est donc naturel que certains dossiers aient tendance à rester sous la pile, faute de temps ;

• Envolée des prix : La flambée que nous connaissons depuis plusieurs années ne nous pousse guère à investir des “marchés nouveaux”. Soyons honnêtes, pourquoi chercher à augmenter des chiffres, au demeurant confortables ? ;

• Inflation des contraintes : La multiplication des formalités, diagnostics et contrôles en tout genre est dévoreuse du temps et de l’énergie de nos clercs. Malgré l’évolution des techniques, nous ne pouvons maintenir notre “productivité” qu’en faisant l’impasse sur d’autres domaines.

• Systèmes de travail : Nos systèmes de traitement des actes nous conduisent parfois à faire “du travail à la chaîne”. Il suffit de remplir des fiches de personne et d’immeuble, la machine fait tout le reste, selon son bon vouloir ! Et inutile d’essayer de sortir du carcan imposé par nos SSII. Si le résultat est acceptable pour les actes classiques, il peut se révéler désastreux pour ceux qui sont plus complexes ou sortent de l’ordinaire. Autant réapprendre l’usage des formules “maison”, et surtout, enseigner à nos clercs (et nous-mêmes), à utiliser le tableur ! ;

• Défaut de rentabilité des successions : Nombre de successions demandent beaucoup de temps et de surveillance, souvent pour un rapport très inférieur à une vente qui aurait nécessité le même temps et la même énergie (quand ce n’est pas du travail à perte). La péréquation est censée jouer au sein de l’office, mais là encore, même si ce n’est pas la politique de l’office, certains petits dossiers peuvent avoir tendance à dormir.

• Dossiers conflictuels : Avons-nous encore le temps de les traiter ? De plus, ces dossiers-là sont rarement rentables si l’on fait le compte du temps consacré, sans aucune certitude d’aboutir au moindre résultat…

• Confusion sur notre rôle dans certains partages renvoyés par le tribunal : lorsque nous sommes désignés par le tribunal, nous considérons généralement qu’il est de notre mission de tenter de mettre les parties d’accord. Mais souvent, lassés, nous abandonnons en cours de route, et laissons le tout en plan, sans aller au bout de notre mission. Les tribunaux nous font actuellement confiance, mais pour combien de temps encore ?

 

Spécialiste en successions ?

À la lumière de ces interrogations, on peut se demander si nous ne sommes pas devenus des spécialistes en ventes immobilières, avec des connaissances alentour, que nous n’avons pas le temps de mettre à profit. Faut-il réinventer le métier de clercs liquidateurs et, si oui, pour quel salaire ? Faut-il revoir la rémunération des successions, et surtout, des partages “conflictuels” (notamment au temps passé) ? Ne faudrait-il pas autoriser ouvertement certains d’entre nous à se spécialiser en successions et partages, et leur permettre une tarification différente ? Nos concitoyens et, par ricochet, toute la profession, y trouveraient sans doute intérêt : vaut-il mieux un généraliste qui n’avance pas, ou un spécialiste qui obtient des résultats, même s’il est plus cher ? Se prétendre généralistes ne sert à rien si nous laissons filer, petit à petit, comme c’est le cas depuis toujours, des pans entiers d’activités, ou pire, si notre inertie ou inefficacité peut faire douter le public de notre utilité…

 

1. Cf. N2000 n° 482, mars, page 20, “La satisfaction du client”, Jean-Marc Moreau. 2. Cf. N2000 n° 482, mars, pages 36-37, “Nos lecteurs réagissent”.