Ceux qui me connaissent savent que je suis coutumier des comparatifs animaliers (mollusques et crustacés, tyrannosaure et musaraigne). Je vais donc perpétuer ici la tradition, en évoquant aujourd’hui la similitude entre le notaire moderne et une certaine crevette…

Cette comparaison, je n’en suis pas l’auteur1, je l’emprunte même à quelqu’un qui l’a déjà empruntée2 , je vais simplement tenter de transposer à l’authenticité ce que mes sources ont appliqué l’un à la génétique et l’autre à l’évolution de l’intelligence…

Nous, notaires, sommes aujourd’hui porteurs de l’authenticité. Contrairement à la propagande maladroite du Conseil Supérieur, on ne devrait pas dire “le notaire c’est l’acte authentique”, mais bien plutôt “l’acte authentique c’est le notaire”. Certes, d’autres authentifient des actes, mais ils ont nature d’actes administratifs, et l’authenticité notariale est bien autre chose… L’acte authentique notarié n’existe qu’à travers le notaire, la personne même du notaire, en qui “la nation” a déposé sa confiance et qui a prêté serment de s’y conformer bien et fidèlement…

Alors, me direz-vous qu’est-ce qui apparente ce “chevalier de la confiance” à une crevette des étangs ? A priori, ce n’est pas évident !

Comme le disait ironiquement un formateur du C.R.F.P.A à ses étudiants : “L’erreur est humaine, et les notaires… sont très humains”.

L’authenticité préexiste au notariat actuel, elle pourrait lui survivre, validant peut-être même ainsi l’affirmation que me fit un responsable de l’ADSN en 2008 : “les notaires disparaîtront, le notariat survivra l’ADSN est (en fait il disait “je suis” mais il n’est plus là) le notariat“, ou encore satisfaisant enfin la cupidité sans limite des barreaux, qui veulent cumuler à leur monopole de plaidoirie et postulation le droit d’interagir dans le domaine d’activité réservé des notaires.

Porteur de l’authenticité le notaire est habité par elle, comme un certain acanthocéphale (gammarus lacustris) est habité par un ver, ou plus exactement un amphipode (polymorphus paradoxus) ; la seule différence se situerait peut-être dans le fait que le notaire est conscient (en tout cas espérons-le !) d’être habité par l’authenticité, alors que la crevette serait plutôt infectée par le ver sans en avoir conscience.

Le notaire s’est constitué une solide carapace de certitudes, tandis que la crevette est dotée d’origine de cette défense naturelle, solide et étanche… Le notaire est parfaitement à l’aise dans sa condition, et s’inquiète bien peu de son entourage, tout autant que la crevette qui vit sa vie paisible dans les profondeurs de l’étang, loin des canards, ses principaux prédateurs.

Jusque-là, vous me suivez ?!

Tout pourrait continuer ainsi éternellement si le ver, devenu adulte, n’éprouvait une insurmontable envie, essentiellement pour des raisons de méthodes de reproduction, de “voir le monde”, fortement compromise par l’étanchéité de la carapace de l’hôte… Prêtons à l’authenticité (un peu comme J.M. Truong à l’intelligence) l’envie d’être plus grande, plus puissante, plus agile, bref hégémonique…

Le pourrait-elle en restant enfermée en nous ?

Le ver, quant à lui, a trouvé la solution. Il sécrète un  composé chimique qui réduit l’acuité visuelle de la crevette, celle-ci recherche alors la lumière qui lui fait progressivement défaut et remonte à la surface, à portée de bec des canards, qui lui feront le sort que vous imaginez, libérant ensuite le ver, par les voies naturelles et avec un peu de chance dans un endroit où, du fait de la concentration de canards, il aura de bonnes chances de reproduction.

À voir le comportement de certains, surtout depuis l’émergence des nouvelles technologies, je ne suis pas loin de penser que l’authenticité nous aveugle au fur et à mesure que la technique nous éblouit… Ce furent d’abord des comportements (délégations, habilitations) puis des techniques  juridiques (association, réseaux) et maintenant des outils (téléprocédures, dématérialisation), à chaque nouvelle étape, on éloigne la “personne notaire”… Le bras qui tenait la plume était commandé par le cerveau, aujourd’hui, à bien y penser, qui commande quoi ?

Sous prétexte de répondre aux attentes du “client” (alors qu’il n’est pas évident lorsqu’on l’interroge réellement, avec des questions ouvertes, que son attente soit celle-là) on signe toujours plus vite des actes toujours plus gros et parce que des contraintes viennent sans cesse compliquer ce que les techniques simplifient, on veut aller toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus fort…

L’authenticité – formelle – nous use, elle profite de nos faiblesses… Et peu à peu, elle nous banalise, nous vulgarise… Nous devenons, sans le vouloir ni forcément nous en rendre compte, des pisse-lignes presse-boutons, nous “télé”notarions tout, notre signature même est dégradée par l’utilisation d’une signature par code sur une clef usb, nos actes se dématérialisent…

Avec l’épidémie de COVID, sous prétexte de répondre aux attentes des clients (qui précisément se croient incapables d’attendre) certains d’entre-nous disant répondre à l’ “intérêt général” alors qu’ils obéissent au “Général Intérêt” transigent avec les pratiques et les règles, utilisent tout et n’importe quoi, même si, ce faisant, ils fissurent leur carapace d’Officier Public pour laisser libre cours à leurs instincts et fantasmes d’entrepreneurs… De là à penser que l’authenticité pourrait s’enfuir pas ces fissures, il n’y a qu’un pas, que je franchis allègrement tout en espérant qu’il n’en sera rien…

L’intransigeance est le fondement de la confiance, si tous nous allons dans la même direction, et à condition que tout soit fait pour que chacun, à proportion de l’intérêt qu’il en retire, contribue à ce qui doit être mis à disposition de tous, le notariat et les notaires subsisteront, pour le plus grand bien de ceux auxquels notre intermédiation est imposée.

Si nous laissons la dispersion s’opérer, et ne permettons pas à tous d’assurer le même service dans des conditions équitables et acceptables, l’unité du notariat sera de plus en plus fictive et les loups entrés dans la bergerie mangeront un à un les moutons, le notariat (L’ADSN) subsistera, et assistera contre rémunération ceux qui prétendront nous remplacer.

La créature aura détruit ses créateurs, l’authenticité nous laissera sur la rive, nous, et nos carapaces vides.

Réjouissons-nous, il est encore temps de réagir !

 

D. Mathy

 

1 L’auteur en est R. Dawkins – The selfish Gene (Le gène égoïste), initiateur de la mémétique

2 Jean-Michel Truong – Totalement inhumaine