Je me revois enfant, revenant à la maison et disant à mon enseignant de Père que “les autres” eux, bénéficiaient d’un régime que je considérais comme plus favorable concernant l’heure du coucher ou la durée autorisée de “petite lucarne”, toutes ces choses qui font la vie tant qu’on n’est pas encore tombé dans la vraie vie…Et la réponse était toujours la même : “peu m’importe ce que font ou ont les autres, ce qui importe c’est ce que tu as et tu fais, toi”…

Oh il n’était pas le seul ! Combien de fois ai-je entendu, au détour d’une porte, dans une rue ou dans un parc un parent dire à son enfant “Mais enfin, si les autres allaient se jeter en Saône, tu les suivrais alors même que tu ne sais pas nager ?!” Et après-tout ce n’est pas faux… Moins faux encore lorsqu’il s’agit de notre fonction, qui est assortie, comme vous le savez, d’une responsabilité personnelle et illimitée que la meilleure assurance au monde – en toute franchise 😉 ! – ne peut compenser totalement…

Un notaire, officier public de plein exercice, ce n’est jamais autre chose qu’une personne. Même si j’ai pu me moquer un temps des notaires associés d’une société titulaire d’un office notarial – et de l’un d’eux plus particulièrement – qui ne seraient que “6 % d’un notaire”, le notaire de régime (6 % de matière grise ?!!) reste une personne, qui doit agir et penser par elle-même car elle n’engage qu’elle.

Pourtant, le souci principal de “la profession”, depuis des années, me semble avoir été de faire “comme les autres”. Et ce faisant, elle s’est lentement dissoute dans le grand tout, au point de devenir translucide, et bientôt peut-être, invisible.

Le plus étonnant, c’est que cette disparition n’aura pas eu lieu par discrétion excessive, mais au contraire par volonté d’être “plus visible”… Allez, je suis coupable aussi, moi qui ai, dès 1989, compris qu’il ne fallait surtout plus mettre “Didier MATHY – notaire – 71580 SAGY” sur mes entêtes de lettre, mais “Office Notarial de SAGY  – Didier MATHY notaire”, ce qui me valut aussitôt de recevoir des “grandes études urbaines” des courriers commençant par “Monsieur le Principal Clerc, Office Notarial de SAGY”, plutôt que le cher (pauvre)confrère que l’on percevait avant ce changement… Et j’en ai rajouté, avec une boîte postale, une adresse plus prestigieuse…Mais j’ai toujours eu du mal – même si je l’ai fait, (mea culpa !) à adopter les signalétiques “modernes”, et je reste aujourd’hui convaincu que le notariat perd son identité en tentant d’en créer une…

On en revient à l’éternelle question du cannibale et des couverts… Est-on plus moderne parce qu’on en a l’apparence ou même seulement les symptômes ? On a commencé par transformer la liberté de nos panonceaux (indûment baptisée Marianne) pour la styliser, certains et non des moindres, ont même substitué à ce symbole de la délégation d’autorité qui nous est faite par l’État des logos, plus ou moins réussis auxquels on a attaché, plus récemment, des noms “qui claquent”1. Tout ceci a-t-il vraiment changé la donne ? Pas certain si l’on regarde les indicateurs objectifs.  Notre modernisme n’intéresse que nous, les clients, au fond, n’en ont cure…

Et puis, comme notre profession est une longue école de patience, ceux qui nous dirigent à présent sont ceux qui ont été nourris aux idées des années 80, golden-boys et va-va-voom, qui empruntent à Greta les slogans écologistes tout en dématérialisant à tout va, sans avoir le moindre égard pour les milliards de photons assassinés quotidiennement ni et encore moins pour la consommation électrique qu’imposeront tous ces actes qui devenaient neutres en carbone une fois stockés dans nos étagères… Et donc, ils appliquent à leur modèle d’avenir les outils du présent en ne prêtant guère attention au véritable “sens de l’histoire”

Et insidieusement, les autres occupent le terrain que nous avons laissé libre…Le premier signe évident était l’adoption par les agents immobiliers (parisiens, tout commence toujours à Paris) de la dénomination “Étude”

Certes, l’évocation d’un cabinet en cette période d’assainissement obsessionnel avait quelque chose de fâcheux2, mais agence était plus approprié… Eux devenaient “Étude Bidule” tandis que nos confrères commençaient à rivaliser d’imagination3

D’autres signes, que la place limitée m’interdit de lister ici, soulignent que les positions s’inversent insensiblement…

Et soudain, l’impensable arrive… Nous autres avons renoncé progressivement aux symboles de notre fonction, au profit d’imagerie commerciale, et ceux que nous voulions imiter pour avoir l’air moderne singent ces mêmes symboles, gages de crédibilité et amplificateurs de prestige… Des avocats remettent solennellement des copies très élégantes de leurs actes sous-signature-privée tandis que nous lançons “du cloud” vers la boîte “google” du client une copie électronique d’un document aux annexes noir et blanc rastérisées 200 ppp…Nous disparaissons, ils se rendent visibles.

Et voici que les agents immobiliers de la FNAIM réunis en congrès révèlent au monde leur nouvelle apparence… Un panonceau doré sur fond noir, sur lequel la déesse Vesta portant lance et lampe à huile illumine une devise latine approximative : “Lucere Defendere”. La nature a horreur du vide, l’immature n’en a pas conscience, pourrions-nous dire, et à force de nous croire modernes, nous nous sommes trompés de train… Ne serait-il pas temps de revenir à ce que nous sommes, authentiques comme les rillettes ou les légumes oubliés…

Ce qui rassure, ce qui inspire le respect, ce en quoi on sait, de longue date et d’expérience, qu’on peut avoir presque totalement confiance…

Vite, cessons d’agir à l’envers, avant qu’il ne soit trop tard et que nous soyons soufflés par le grand vent de l’oubli !

 

1 – Ou qui tentent les mauvais esprits, pardonnez-moi “groupe lesgâteux”, “réseau totalvis” je ne peux pas m’en empêcher
2 – C’est du reste pourquoi aucun avocat, aucun médecin, aucun architecte ne roulera en Audi “E-tron”, OK je sors.
3 – À quand la SELARL “Actes et risques et Obélisque” ?

 

Didier Mathy, Notaire à Sagy (71)