Mon prédécesseur et ses associés avaient pris pour habitude de réunir les collaborateurs de l’étude pour déguster la galette des rois. À mon arrivée, la tradition a été maintenue. Cette année encore, nous nous sommes donc tous réunis dans le bureau des formalistes (le plus grand de l’étude) pour partager ce moment de convivialité. Rapidement, la conversation est revenue sur le travail…

 

Pêle-mêle, tous les collaborateurs de l’étude reconnaissent en avoir assez du notariat, ce qui me surprend, même si mes associés semblent habitués. Les plus anciens se plaignent de la retraite différée et des contraintes liées à télé@cte qui les obligent à modifier leur manière de travailler. Le ressenti des plus jeunes est plus inquiétant.

 

La désillusion des jeunes

Sur 21 collaborateurs, 10 n’ont pas 30 ans et sont diplômés, même si certains n’ont pas encore soutenu leur mémoire/rapport de stage. Ils sont nos “futurs successeurs”. Du moins sur le papier car, dans la réalité, peu d’entre eux envisagent de rester dans la profession. Les raisons sont multiples.

 

1 – Leur diplôme n’est pas reconnu, leur niveau de compétence non plus

Tous les titulaires du diplôme d’avocat peuvent exercer, sans délai, leur métier en tant que tel, pas eux. Dès lors, aux yeux du public et parfois de leurs employeurs, ils sont les secrétaires/assistants du notaire, avec peu ou pas de pouvoir de délégation.

 

2 – La rémunération n’est pas en adéquation avec leur niveau d’étude

Un jeune ingénieur (bac + 3) gagne, dès son premier emploi, environ 1 000 € de plus qu’un notaire stagiaire (bac + 5), même si la disparité s’est un peu atténuée avec la modification de la convention collective. Il n’en reste pas moins que le salaire minimum net d’un notaire assistant (bac + 7) est d’environ 2 100 € et il ne pourra espérer plus, sauf à changer régulièrement d’étude s’il le peut. Bien sûr, tous connaissent le coût du produit dégagé par les actes qu’ils rédigent. Compte tenu de leur formation, ils sont également à même de calculer, même approximativement, le niveau de rentabilité de l’étude dans laquelle ils travaillent.

 

3 – La réalité du métier n’est pas celle qui leur a été vantée pendant leur formation

L’essentiel de leur temps est consacré à la “gestion de l’humain” (clients, intervenants, prescripteurs) pour laquelle ils n’ont pas été formés et à la frappe (“on fait plus de courriers que d’actes”)… mais pas à l’analyse juridique des dossiers. La désillusion est grande pour certains.

 

4 – Les conditions de travail se dégradent

“L’inflation législative impose de se former régulièrement, mais le rythme de travail ne le permet pas”. La pression émane parfois plus de la clientèle et des prescripteurs que des employeurs. La société française évolue, les offices notariaux aussi, mais pas forcément en bien. Les multiples moyens de communication empêchent curieusement le dialogue : le téléphone, internet constituent désormais plus un outil de perturbation que de travail. La clientèle devient suspicieuse, agressive, assistée et… de mauvaise foi, sans véritable raison. “Je veux tout, tout de suite” devient la norme. Or, le “vite fait, bien fait” est impossible.

 

5 – Les études sont des entreprises comme les autres

Nos jeunes collaborateurs ne veulent pas être des “variables d’ajustement” en période de crise et des “moyens de production” en période faste.

 

6 – L’installation devient un mythe

L’association (ou le rachat d’étude individuelle) constitue une sorte de quête du Graal, accessible à un petit nombre, membre du sérail (sinon pas d’information sur les notaires souhaitant céder), doté d’un patrimoine (sans apport personnel, pas d’installation) et de préférence de sexe masculin !

 

Indignez-vous !

Nos collaborateurs ayant fait preuve de tact (et sans doute de prudence), il est difficile de savoir si leur ressenti est lié au management de l’étude. Je ne le pense pas, d’autant qu’il n’y a pas eu de licenciement pendant la crise (seulement 3 CDD non remplacés) et que certains d’entre eux sont habilités. Néanmoins, sauf à être frappé d’Alzheimer et de cécité, je me souviens avoir fait pareille analyse dans l’étude où j’étais salarié et avoir déploré une absence totale d’évolution. Et pourtant, ce qui me gêne le plus, c’est de prendre conscience que leur colère ne doit plus être la mienne. Pourquoi ? Mon nouveau statut aurait-il endormi mes idéaux ? Ma capacité d’indignation serait-elle épuisée ? Non rien de cela, mais prendre ces revendications à mon compte constituerait un trop grand risque, tant vis-à-vis de mes associés que des représentants de la profession. Le délit d’opinion est une réalité, il constitue, à mon sens, le véritable frein à toute évolution négociée et le terreau d’une (r)évolution imposée.